Ephraïm regarde Emma. Son visage est un paysage qu’il a tant parcouru. Il prend les pieds de sa femme, ses pieds gelés à cause du froid dans le wagon à bestiaux. Et les réchauffe dans ses mains en soufflant dessus.
Emma et Ephraïm furent gazés, dès leur arrivée à Auschwitz, la nuit du 6 au 7 novembre, en raison de leur âge, 50 ans et 52 ans.
— Fier comme un châtaignier qui montre tous ses fruits aux passants.
Chaque semaine, M. Brians, le maire des Forges, doit envoyer une liste à la Préfecture de l’Eure. Une liste qui s’intitule : « Juifs existants à ce jour sur la commune ».
Ce jour-là, monsieur le maire écrit, en s’appliquant de son écriture ronde et joliment calligraphiée, avec la satisfaction du travail bien fait :
« Néant. »
— Voilà, ma fille. C’est ainsi que s’achèvent les vies d’Ephraïm, Emma, Jacques et Noémie. Myriam n’a jamais rien raconté de son vivant. Je ne l’ai jamais entendue prononcer le prénom de ses parents ni de ses frère et sœur. Tout ce que je sais, je l’ai reconstitué grâce aux archives, en lisant des livres, et aussi parce que j’ai retrouvé des brouillons dans les affaires de ma mère après sa mort. Celui-ci par exemple, elle l’a écrit au moment du procès Klaus Barbie. Je te laisse lire.
L’affaire Barbie.
Quelle que soit la forme du procès, les souvenirs s’éveillent, et tout ce que j’ai dans une cassette de ma mémoire, se déroule, peu à peu, en ordre ou en désordre, avec quelques blancs et beaucoup de (illisible). Dire que ce sont des souvenirs, non, ce sont des moments de la vie, où man hat es erlebt, – on l’a vécu, c’est en soi, c’est imprégné, une marque peut-être – mais je n’ai pas envie de vivre avec ces souvenirs-là, car on n’en tire aucune expérience. Toute description est banale. On arrivait à vivre, sans demander son reste, impuissants souvent et actifs pourtant devant l’ampleur du cataclysme. Celui qui survit à un accident d’avion, peut-il savoir d’où vient sa chance ? S’il était arrivé quelques minutes plus tôt, ou plus tard, aurait-il occupé la bonne place ? Il n’est pas un héros, il a eu de la chance, et c’est tout.
Les grands coups de chance qui m’ont sauvée.
1) Lors d’une vérification d’identité dans le train qui me ramenait vers Paris après l’exode.
2) Après le couvre-feu à l’angle de la rue des Feuillantines et de Gay-Lussac.
3) Lors de mon arrestation à la Rhumerie martiniquaise.
4) Au marché de la rue Mouffetard.
5) Traversée de la ligne de démarcation à Tournus dans le coffre d’une voiture avec Jean Arp.
6) Les 2 gendarmes sur le plateau à Bououx.
7) Lors des rendez-vous des Filles du calvaire à la fin de la guerre lorsque je suis rentrée dans la Résistance.
Les situations les plus banales 1, 4, 6,
les plus cocasses 2,
une chance inouïe 3,
risquée 5,
risque accepté, organisé 7.
Que ces situations aient été banales, risquées, cocasses, inouïes ou acceptées, la chance a joué en ma faveur. J’ai toujours essayé de garder mon espoir et le plus de sang-froid possible. Se souvenir c’est rapide. Rédiger c’est autre chose. Je m’arrête là aujourd’hui.
— Les personnages sont des ombres, conclut Lélia en ouvrant la fenêtre sur le soir tombant, pour allumer la dernière cigarette de son paquet. Personne ne pourra plus dire comment ils furent exactement de leur vivant. Myriam a gardé la plupart de leurs secrets. Mais bientôt, il faudra reprendre là où Myriam s’est arrêtée. Et rédiger. Allez viens, on va faire un tour au tabac, cela nous fera prendre l’air.
Pendant que j’attends Lélia dans la voiture garée en double file, au carrefour de la Vache noire, où le bureau de tabac reste ouvert après huit heures du soir, j’entends un petit bruit, puis je sens un faible écoulement le long de mes cuisses. Un mince filet d’eau tiède sort de mon corps, que je ne parviens pas à arrêter.
LIVRE II
Souvenirs d’un enfant juif sans synagogue
— Grand-mère, est-ce que tu es juive ?
— Oui je suis juive.
— Et grand-père aussi ?
— Ah non, il n’est pas juif, lui.
— Ah. Et maman, elle est juive ?
— Oui.
— Donc moi aussi ?
— Oui, toi aussi.
— C’est bien ce que je pensais.
— Mais pourquoi tu fais cette tête, ma chérie ?
— Cela m’embête beaucoup ce que tu dis.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école.
Tous les mercredis ma mère vient à Paris dans sa petite automobile rouge chercher ma fille à l’école en fin de matinée. C’est leur jour, le petit jour. Elles déjeunent, puis ma mère dépose Clara au judo avant de repartir dans sa banlieue.
Comme toujours, je suis arrivée très en avance, avant la fin du cours. C’est le moment de la semaine que je préfère. Le temps s’arrête, dans le gymnase éclairé par des néons fatigués. Jigoro Kano, l’inventeur du judo, surveille, bienveillant, les petits lionceaux se battre sur des tatamis décolorés par le temps. Parmi eux, il y a ma fille de 6 ans, son petit corps flotte dans un kimono blanc trop grand. Je la regarde, fascinée.
Mon téléphone a sonné. Je n’aurais décroché pour personne, mais c’était ma mère qui appelait. Sa voix était fébrile, je lui ai demandé plusieurs fois de se calmer pour m’expliquer ce qui se passait.
— C’est une conversation que j’ai eue avec ta fille.
Lélia a essayé d’allumer une cigarette pour se détendre, mais son briquet ne marchait pas.
— Va prendre des allumettes dans la cuisine, maman.
Elle a posé le combiné du téléphone pour aller chercher du feu, pendant ce temps ma fille, d’un geste sûr et énergique, plaquait au sol un garçon plus grand qu’elle. J’ai souri, fierté de mère – la mienne est revenue, sa respiration s’est apaisée au fur et à mesure que la fumée entrait et sortait de ses poumons – alors elle m’a dit la phrase prononcée par Clara :
« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »
Mes oreilles se sont mises à bourdonner, j’avais envie de raccrocher, maman je te laisse, le cours de Clara se termine, je te rappellerai plus tard. J’ai eu une montée de salive chaude au fond de la gorge, le gymnase s’est mis à tanguer, alors pour ne pas me noyer, je me suis accrochée au kimono de ma fille comme à un radeau blanc, j’ai réussi à faire les gestes d’une mère, dire à ma fille de se dépêcher, l’aider à se rhabiller dans le vestiaire, plier le kimono, le ranger dans son sac de sport, retrouver ses chaussettes cachées dans les ourlets du pantalon, retrouver les claquettes glissées entre les bancs du vestiaire, tous ces objets miniatures – chaussures, boîtes de goûter, gants reliés par un fil de laine – conçus pour disparaître dans les recoins. J’ai pris ma fille dans mes bras et je l’ai serrée de toutes mes forces contre ma poitrine, pour calmer mon cœur.
« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »
Sur le chemin du retour, j’ai regardé la phrase flotter dans la rue, au-dessus de nos corps, je ne voulais surtout pas en parler, je voulais oublier la conversation, qu’elle n’ait pas eu lieu, je me suis glissée avec les chaussons dans la routine du soir, je me suis fait une armure avec le bain, avec les coquillettes au beurre, avec les histoires de Petit Ours brun, avec le brossage des dents – toutes ces tâches répétitives qui ne laissent pas de place à la réflexion. Me détacher. Redevenir cette mère solide sur qui on peut compter.