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— Tu n’as pas pensé à des gens en particulier ?

— Non. Personne.

— Tu ne t’es pas dit, tiens, c’est Untel qui aurait pu envoyer cette carte postale ?

— Non.

— C’est bizarre.

— Qu’est-ce qui est bizarre ?

— On dirait que tu n’es pas curieuse de savoir qui…

— Prends-la si tu veux, mais ne m’en parle pas, a dit Lélia en me coupant la parole.

Elle s’est approchée de la fenêtre pour s’allumer une cigarette – quelque chose dans l’air est devenu inflammable et j’ai senti que ma mère cherchait à se calmer en s’éloignant physiquement de moi. Et comme une feuille de papier dont l’épair se dessine devant une source lumineuse, au moment où ma mère s’est mise devant la fenêtre, j’ai vu apparaître à l’intérieur d’elle la forme d’une boîte en fer toute froide, dont la rouille avait scellé les bords – ma mère y avait enfermé la carte postale pour des raisons qui me semblaient maintenant évidentes, mais que je ne m’étais pas formulées jusqu’alors. Ce que ma mère avait enfermé au fond du puits noir de sa boîte en fer – j’emprunte les mots d’Helen Epstein – « était si puissant, que les mots s’effritaient avant d’arriver à le décrire ».

— Excuse-moi maman, je suis désolée. Je ne voulais pas te brusquer. Je comprends que tu n’aies pas envie d’entendre parler de cette carte postale. Allez… buvons ce thé.

Nous sommes retournées à la cuisine où ma mère m’a préparé un sac avec un pot de cornichons malossol, mes préférés, que je mangeais enfant à quatre heures pour le goûter. J’aimais leur mélange de mollesse et de croquant, leur fade saveur aigre-douce. Lélia nous nourrissait de harengs marinés, de pain noir en tranches, de gâteaux au fromage blanc, de galettes de pomme de terre, de tarama, de blinis, de caviar d’aubergine, et de pâtés de foie de volaille. C’était sa façon à elle de perpétuer une culture disparue. À travers le goût de la Mittle Europa.

— Allez, je te raccompagne en voiture à la gare du RER, m’a-t-elle dit.

En descendant les marches d’escalier, j’ai remarqué la nouvelle boîte aux lettres, flambant neuve.

— Vous avez changé la boîte aux lettres ?

— L’autre avait fini par rendre l’âme.

Je suis restée figée quelques secondes, déçue par la disparition de notre vieille carcasse, comme si on m’annonçait qu’un témoin essentiel à mon enquête avait rendu l’âme.

Dans la voiture, j’ai reproché à ma mère de ne pas m’avoir prévenue de ce changement. Lélia s’est étonnée et a ouvert la fenêtre de la voiture, allumé une énième cigarette et m’a promis :

— Je t’aiderai à trouver l’auteur de la carte postale. À une condition.

— Laquelle ?

— Que tu règles au plus vite ce qui s’est passé à l’école avec ta fille.

Chapitre 2

Derrière la fenêtre du RER, je regardais défiler les paysages de la banlieue sud dont je reconnaissais chaque centre commercial, chaque immeuble d’habitation ou de bureaux. Je me suis souvenue que c’était là, entre Bagneux et Gentilly, qu’autrefois se tenait la « Zone » de Paris, le quartier des rempailleurs de chaises et de la vannerie, que Myriam avait traversé à vélo en 1942 pour se sauver.

Après la station Cité U, apparaissent des immeubles anciens, en brique rouge orangé, hauts de six étages. Ils étaient appelés les HBM, les habitations bon marché, ancêtres des HLM, à l’époque des logements populaires à prix social avec une exonération fiscale. Ils existent toujours. Les Rabinovitch vécurent dans l’un d’eux, 78 rue de l’Amiral-Mouchez, à l’époque où c’étaient eux qui constituaient « les étrangers de France ». Soixante-quinze ans plus tard, j’avais réalisé le rêve d’Ephraïm, le rêve d’intégration. Je ne vivais plus en périphérie mais au centre. Une vraie Parisienne.

J’ai sorti la carte postale de mon sac à main et j’ai commencé à l’étudier. L’opéra Garnier m’a évoqué les années noires de l’Occupation. Ce n’était sans doute pas un hasard si l’auteur avait choisi ce monument. Le premier qu’Hitler visita lors de son passage à Paris.

En arrivant à ma station, je me suis demandée s’il ne fallait pas penser tout autrement. L’auteur avait peut-être choisi cette carte au hasard, parce qu’il l’avait sous la main. Sans message particulier. Pour mener mon enquête, je devais me méfier des évidences – et surtout du romanesque.

Au verso, les quatre prénoms écrits en quinconce, les uns en dessous des autres, formaient une sorte de puzzle à l’écriture étrange, surtout celle des prénoms qui semblait délibérément falsifiée. Je n’avais jamais vu un A écrit de cette manière, à la fin du prénom Emma, comme deux S à l’envers, qu’il fallait peut-être lire dans un miroir à la façon des énigmes spéculaires de Léonard de Vinci.

La photographie de l’Opéra avait été prise à l’automne, sans doute lors d’une de ces soirées douces du mois d’octobre, au moment du changement d’heure, quand les réverbères ont l’air d’avoir été allumés par erreur, parce que le ciel est encore bleu comme en été. C’est d’ailleurs ainsi que je l’imaginais, lui, l’auteur anonyme, un être crépusculaire, à la frontière des mondes. Un peu comme l’homme de dos au premier plan de la photo, avec un sac à l’épaule droite. Sa transparence lui donnait une aura fantomatique. Ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort.

La carte postale était bien antérieure à l’année de son envoi en 2003. Que s’était-il passé ? Avait-il changé d’avis devant le bureau de poste ? Avait-il ressenti le besoin de réfléchir encore un peu ?

Il hésite, il s’apprête à la glisser dans la boîte aux lettres, mais il retient son geste au dernier moment. Soulagé peut-être, ou soucieux, il fait demi-tour, rentre chez lui, et la repose sur son bureau. Jusqu’au siècle suivant.

Ce soir-là, après avoir dîné avec ma fille, après l’avoir lavée, mise en pyjama, embrassée et couchée dans son lit, je ne lui ai pas demandé de me raconter ce qui s’était passé à l’école. J’avais promis à ma mère. Mais encore une fois, quelque chose m’en a empêchée.

À la place, je suis allée dans la cuisine, j’ai mis la carte postale sous la lumière de la hotte, et je l’ai regardée longtemps, comme si j’allais finir par comprendre.

J’ai passé doucement mes doigts sur le carton, avec la sensation de frotter une peau, la membrane d’un être vivant dont je pouvais sentir battre le pouls, d’abord faiblement, puis de plus en plus fort à mesure que je le caressais. Je les ai appelés, Ephraïm, Emma, Jacques et Noémie. Pour leur demander de me guider dans mon enquête.

J’ai pris quelques secondes pour essorer mon cerveau, me demandant par quel bout aborder le problème. Je suis restée debout dans la cuisine, dans le silence de l’appartement. Puis je suis allée me coucher. En sombrant dans le sommeil, il m’a semblé l’apercevoir. L’auteur de la carte postale. Ce fut une vision rapide. Dans l’obscurité d’un vieil appartement, au bout d’un couloir sombre comme au fond d’une grotte, il attendait depuis des décennies, patiemment, que je vienne le chercher.

— C’est bizarre ce que je vais te dire… Mais parfois j’ai l’impression qu’une force invisible me pousse…

— Tes dibbouks ? m’a demandé Georges le lendemain, à l’heure du déjeuner.

— D’une certaine manière, je crois à une forme de fantôme… mais je voudrais que tu prennes mon histoire au sérieux !

— Je la prends « très » au sérieux. Tu sais quoi ? Tu devrais montrer ta carte postale à un détective privé, ils ont des techniques pour retrouver les gens, ils ont des vieux bottins, des filons auxquels on ne pense pas…