— Très bien, dis-je. Pas besoin d’ouvrir la lettre ni de payer la taxe. Le message était contenu dans le timbre. C’est ça ?
— Tout à fait. Depuis ce temps-là, les gens ont attribué un sens à la position des timbres, a-t-il ajouté. Par exemple, encore aujourd’hui, les aristocrates collent les timbres à l’envers, en signe de contestation. Une façon de dire, à mort la République.
— Donc sur ma carte postale, le timbre aurait été mis délibérément à l’envers. C’est ce que vous pensez ?
Falque a de nouveau acquiescé, puis m’a fait comprendre que je devais l’écouter attentivement.
— Chez les résistants, envoyer une lettre avec un timbre à l’envers signifiait : « Lire le contraire ». Par exemple, si on envoyait une lettre avec écrit « Tout va bien » il fallait comprendre en vrai « Tout va mal ».
Puis le détective a replongé le dos dans son fauteuil, en poussant une sorte de soupir, soulagé d’avoir réussi à tirer quelque chose de cette carte postale.
— Ok. Y a un truc que je ne comprends pas. Vous dites : « On l’a envoyée à ma mère. » M. Bouveris ? C’est qui ? C’est pas votre mère. Si ?
— Ah non, pas du tout. « M. Bouveris » c’est « Myriam Bouveris », ma grand-mère. Elle est née Rabinovitch, puis elle s’est mariée à un monsieur Picabia avec qui elle a eu ma mère, puis à un monsieur Bouveris. Donc pour résumer on l’a envoyée à ma grand-mère, mais à l’adresse de ma mère. Qui s’appelle Lélia.
— Je n’ai rien compris à votre histoire.
— Bon. 29 rue Descartes c’est l’adresse de ma mère, Lélia. Mais « M. Bouveris » c’est ma grand-mère, Myriam. Vous comprenez ?
— Ok, ok, ok j’ai compris. Mais elle en dit quoi, elle ? Myriam ?
— Rien. Ma grand-mère est morte en 1995. Huit ans avant l’envoi de la carte postale.
Franck Falque a pris un moment pour réfléchir en plissant les yeux.
— Non je dis ça parce qu’au début, quand vous m’avez montré la carte, moi j’ai lu… Monsieur Bouveris. Vous voyez ? « M. Bouveris » pour « Monsieur ».
Cette réponse m’a paru tout à fait pertinente.
— Oui, vous avez raison, je n’avais jamais envisagé que cela puisse être « monsieur Bouveris »…
J’ai pris des notes dans mon carnet, il fallait que je parle de tout cela à Lélia.
Franck Falque s’est penché vers moi. J’ai senti que j’allais pouvoir encore profiter de ses lumières de détective.
— Bon. Et qui c’est monsieur Bouveris ? Vous pouvez m’en dire plus ?
— Pas grand-chose. C’était le second mari de ma grand-mère, il est mort au début des années 90. Je crois que c’était un homme très mélancolique. Il a travaillé pour les impôts, un temps, mais je n’en suis même pas sûre.
— Il est mort de quoi ?
— Ce n’est pas clair, je crois qu’il s’est suicidé. Comme mon grand-père avant lui.
— Votre grand-mère a eu deux maris, qui se sont tous les deux suicidés ?
— Oui, c’est bien ça.
— Dites donc, a-t-il répondu en soulevant ses épais sourcils vers le plafond, dans votre famille, on meurt pas souvent dans un lit… Donc votre grand-mère a vécu à cette adresse ? m’a-t-il demandé en me montrant la carte postale.
— Non. Myriam vivait dans le sud de la France.
— Alors ça se complique…
— Pourquoi ?
— Le nom de votre grand-mère, Bouveris, était-il sur la boîte aux lettres de chez vos parents ?
J’ai fait non de la tête.
— Alors pourquoi le facteur l’a déposée, puisqu’il n’y a pas de « M. Bouveris » sur votre boîte aux lettres ?
— Je n’y ai pas pensé… c’est étrange en effet.
À ce moment-là, nous avons sursauté en même temps, à cause de la sonnette de la porte d’entrée qui venait de retentir. Un coup strident. Le rendez-vous de Falque était arrivé.
Je me suis levée en tendant la main au détective pour lui témoigner toute ma reconnaissance.
— Je vous remercie, infiniment. Combien je vous dois ?
— Rien, a répondu le détective.
Avant de me laisser filer derrière la porte, Franck Falque m’a donné un bristol défraîchi :
— Tenez, c’est un copain, vous pouvez l’appeler de ma part, il est spécialisé dans l’analyse graphologique des lettres anonymes.
J’ai glissé le bristol dans ma poche. C’était l’heure d’aller à l’école. J’ai pris le bus pour ne pas être en retard. Pendant le trajet, j’ai repensé aux dibbouks, dont Georges m’avait parlé, ces esprits troublés qui entrent dans les corps des gens pour vivre à travers eux des histoires aussi puissantes qu’invisibles – et retrouver ainsi la sensation d’être vivants.
Chapitre 3
Tenue vestimentaire appropriée Pessah
J’ai tapé ces quatre mots dans le moteur de recherche Google. Michelle Obama est apparue sur l’écran de mon ordinateur. Elle était assise à une table, entourée d’hommes portant leurs kippas. Elle arborait ce sourire franc qu’on lui connaît et une robe bleu marine, simple, assez semblable à une robe qui devait être quelque part dans mon placard. Cela m’a rassurée, j’ai eu la sensation que le dîner chez Georges ne serait pas forcément une catastrophe.
La baby-sitter est arrivée. Pendant qu’elle lisait une histoire à ma fille, j’ai continué ma recherche. Les photographies qui s’affichaient à l’écran montraient des livres en hébreu posés sur des tables, des assiettes garnies de choses étranges. Os, feuilles de salade, œufs durs… Un labyrinthe de signes. Un monde inconnu, dans lequel j’avais peur de me perdre. Georges pensait, à la suite de nos conversations, que je connaissais la liturgie des fêtes juives et que je savais lire l’hébreu.
Je n’avais pas démenti.
C’était la première fois que je sortais avec un homme de confession juive. Avant lui, ne s’était jamais posée la question de savoir si je connaissais le déroulement du Seder ni si j’avais fait ma bat-mitsva. Mon nom de famille n’étant pas juif, chaque fois que j’avais rencontré un homme, au bout de quelque temps, il s’était étonné :
— Ah bon ? Tu es juive ?
Oui, contre toute apparence…
À la fac, j’étais devenue amie avec une fille, Sarah Cohen, les cheveux noirs, la peau brune. Elle m’avait expliqué que les hommes qu’elle rencontrait pensaient naturellement qu’elle était juive. Mais sa mère ne l’étant pas, elle non plus, selon la loi. Sarah en avait développé un complexe.
Moi j’étais juive, mais rien ne le laissait paraître. Sarah avait tout l’air d’une Juive, mais ne l’était pas selon les textes. Nous en avions ri. Tout cela était absurde. Dérisoire. Et pourtant cela marquait nos vies.
Avec les années, cette question demeurait complexe, insaisissable, incomparable à quoi que ce soit. Je pouvais avoir un grand-père au sang espagnol ou un autre de sang breton, un arrière-grand-père peintre ou un autre commandant de brise-glace, mais rien, absolument rien, n’était comparable au fait d’être issue d’une lignée de femmes juives. Rien ne me marquait aussi fortement dans le regard des hommes que j’avais aimés. Rémi avait eu un grand-père collaborateur. Théo se posait des questions sur ses possibles origines juives cachées. Olivier ressemblait à un Juif et on le prenait souvent pour tel. Encore aujourd’hui avec Georges. Ce n’était jamais anodin.