Les conséquences, heureuses ou malheureuses d’ailleurs, sur nos tempéraments.
Ces prénoms aux consonances hébraïques sont comme une peau sous la peau. La peau d’une histoire plus grande que nous qui nous précède et nous dépasse. Je vois comment ils ont fait entrer en nous quelque chose de troublant, qui est la notion de destin.
Nos parents auraient peut-être dû éviter de nous donner ces prénoms si lourds à porter. Peut-être. Peut-être que les choses auraient été plus faciles, plus légères en nous, entre nous, si nous n’étions pas Myriam et Noémie. Mais peut-être qu’elles auraient été moins intéressantes aussi. Peut-être ne serions-nous pas devenues écrivains. Qui sait.
Ces derniers jours je me suis posé cette question : en quoi suis-je Myriam ?
Je te livre en vrac mes réponses.
Je suis Myriam, je suis celle qui s’échappe, toujours, celle qui ne reste pas à la table de la famille, celle qui part, ailleurs, dans l’idée qu’il faut sauver sa peau.
Je suis Myriam, je m’adapte aux situations, je sais me faire discrète, je sais me contorsionner dans un coffre, je sais devenir invisible, je sais changer d’environnement, changer de milieu social, changer de nature.
Je suis Myriam, je sais avoir l’air française plus que n’importe quelle Française, j’anticipe les situations, je m’adapte, je sais me fondre dans le paysage pour que l’on ne se pose pas la question de savoir d’où je viens, je suis discrète, je suis polie, je suis bien élevée, je suis un peu distante, un peu froide aussi. On me l’a souvent reproché. Mais c’est la condition de ma survie.
Je suis Myriam, je suis dure, je ne manifeste pas ma tendresse aux gens que j’aime, je ne suis pas toujours à l’aise avec les preuves d’amour. La famille est pour moi un sujet compliqué.
Je suis Myriam, je regarde toujours où se trouve la porte de sortie, je fuis le danger, je n’aime pas les situations limites, je vois les problèmes bien avant qu’ils n’arrivent, je prends les chemins de traverse, je suis attentive au comportement des gens, je préfère l’eau qui dort, je me faufile entre les mailles du filet. Parce que j’ai été désignée ainsi.
Je suis « Myriam » – je suis : celle qui survit.
Toi, tu es Noémie.
Tu es Noémie bien plus encore que je ne suis Myriam.
Parce que ce prénom n’était même pas caché.
Autrefois nous t’appelions aussi Claire-Noémie, comme un prénom composé.
Je me souviens, quand nous étions enfants – tu devais avoir 5 ou 6 ans, et moi 8 ou 9, pas davantage –, une nuit tu m’avais appelée, de l’autre côté de la chambre. J’étais venue te voir dans ton petit lit, et tu m’avais dit :
— Je suis la réincarnation de Noémie.
C’était bizarre quand on y repense. Non ? Comment cette idée était-elle venue se loger dans ta tête ? Dans ta tête de petite enfant ? Lélia ne nous parlait jamais de son histoire à cette époque-là.
Nous n’en avons jamais reparlé ensemble et je ne sais même pas si tu te souviens de cet épisode-là. Tu t’en souviens ?
Voilà.
Je ne sais pas ce que je vais découvrir au bout de mon enquête ni qui est l’auteur de la carte postale, je ne sais pas non plus quelles seront les conséquences de tout cela. On verra.
Prends le temps de me répondre, ce n’est pas pressé, j’imagine que tu es en train de terminer les corrections de tes épreuves… les épreuves, elles portent bien leur nom. Mais courage. J’ai grande hâte de lire ton livre sur Frida Kahlo, je sens profondément qu’il sera beau, fort et important pour toi.
Je t’embrasse, et aussi ta Frida,
A.
Anne,
J’ai relu plusieurs fois ton mail depuis que tu me l’as envoyé. Et je t’avoue que les deux premières fois que je l’ai lu, j’ai pleuré.
Comme un enfant pleure quand il se fait mal, de façon irrépressible, de façon bruyante, hoquets et corps qui tremble. Parce que sa douleur lui semble, probablement, injuste.
Puis en le relisant je n’ai plus pleuré, je l’ai relu encore et encore, et j’ai neutralisé le premier sentiment que j’ai ressenti : une impossibilité et une sorte d’effroi.
En le neutralisant, j’ai pu me concentrer sur tes questions, et tenter, ce soir, de t’y répondre.
Oui, je me souviens.
Je me souviens de t’avoir appelée un soir quand j’étais une petite enfant pour te dire que j’étais la réincarnation de Noémie. Je m’en souviens parmi les quelques scènes primitives que nous gardons de notre enfance avec la vivacité et la précision des images d’un film qui serait projeté dans notre tête.
Oui, Lélia ne parlait pas vraiment de tout cela à cette époque. Mais elle en parlait en silence. C’était partout. Dans tous les livres de la bibliothèque, dans ses douleurs et ses incohérences, dans quelques photos secrètes pas bien cachées. La Shoah c’était un jeu de pistes dans la maison, on ne pouvait que suivre les indices pour jouer aux Indiens et aux cow-boys.
Isabel n’avait pas de second prénom, comme Lélia.
Et toi, tu t’appelais Myriam. Et moi, je m’appelais Noémie.
Maman m’a dit un jour qu’elle voulait originellement me le donner en premier prénom, Noémie, et Papa a suggéré qu’en deuxième, c’était mieux. Elle m’a dit : mais Noémie c’est aussi un si joli prénom. Et c’est bien vrai.
Puis elle a dit, mais Claire, c’était bien. C’était la lumière.
Et je crois qu’en effet c’est bien aussi. Elle dont le prénom veut dire la Nuit en hébreu.
Alors, moi, enfant, je regardais la photo de Noémie Rabinovitch que j’avais piquée dans le bureau de Maman pour y envisager une vérité. Dans le sens propre du terme en-visager, chercher dans le visage de cette morte ce qu’il y avait de moi. Je me souviens de trouver que j’avais les mêmes joues (je dirai pommettes maintenant, mais j’étais enfant), j’avais les mêmes yeux bleus.
Quand les tiens sont verts, comme ceux de Myriam.
J’avais les mêmes cheveux longs tressés.
Mais ai-je tressé mes cheveux longs pendant dix ans par mimétisme ? C’est une question. À laquelle je ne cherche pas de réponse.
Sur cette photo, Noémie avait un air mongol, les yeux un peu bridés et ces fameuse pommettes hautes, et les miens de yeux disparaissaient en fente quand je souriais sur les photos, on me remarquait alors cet air mongol de nos ancêtres. Sans oublier cette légendaire tache de naissance mongole qui apparaît en haut des fesses à la naissance, puis qui disparaît, paraît-il. Maman racontait souvent que nous l’avions toutes eue. Bien sûr, quand je t’écris, la femme de 38 ans que je suis se superpose avec l’enfant de 6 ans, et je t’écris de cet endroit là, mélangé et confus.