La croisière est très confortable et Emma profite des derniers moments de raffinement européen avant leur arrivée en Terre promise. Le premier soir, ils dînent dans la grande salle de restaurant, d’un excellent menu qui se termine par un dessert de pommes douces confites au miel.
Chapitre 7
Lorsque Emma aperçoit ses beaux-parents, Nachman et Esther, à la sortie du paquebot, elle a une drôle d’impression.
Où sont passés les costumes trois-pièces ? Les colliers de perles ? Les cols en dentelle et les cravates à pois ? Sa belle-mère porte un gilet difforme, quant à Nachman, son pantalon tirebouchonne sur de vieilles chaussures abîmées.
Emma regarde son mari, que s’est-il passé ? Ses beaux-parents ont tellement changé, la vie d’agriculteurs a transformé leurs corps. Ils ont pris du ventre autant que des muscles. Leurs traits sont plus épais et leurs peaux cuites par le soleil se sont creusées de rides.
— Ils ont des têtes d’Indiens, se dit Emma.
Le rire tonitruant de Nachman résonne dans la cuisine, tandis qu’il cherche désespérément la bouteille qu’il a prévue pour leur arrivée à Migdal.
— « Un homme vient de la poussière et dans la poussière il finira », dit-il en prenant Emma par le bras – mais en attendant, il est bon de boire de la vodka ! J’espère que vous n’avez pas oublié mes cornichons !
Le bocal en verre a traversé quatre frontières sans se briser. Emma sort de sa valise les malosol’nyye, qui signifie en russe « légèrement salés ». Ces cornichons baignent dans une eau de saumure, aromatisés aux clous de girofle et au fenouil, ce sont les préférés de Nachman.
— Mon père a bien changé, se dit Ephraïm en l’observant, il s’est épaissi, il est plus doux aussi, il rit volontiers… Le lait vieillit pour devenir du fromage…
Puis il regarde autour de lui la maison de ses parents. Tout ici est rudimentaire.
— Je vais vous faire visiter l’orangeraie ! lance Nachman, fier de lui. Allez ! Venez !
Les petites filles courent vers les canaux qui serpentent, fleuves miniatures à travers les orangers à perte de vue. Sur les murets, elles posent consciencieusement un pied après l’autre, les bras en position de funambule, pour ne pas tomber dans les couloirs d’irrigation.
Les ouvriers agricoles s’étonnent en regardant passer les petites-filles du patron, dont les chaussures pleines de poussière s’abîment entre les allées. À l’heure de la sieste, ils vont se reposer à l’ombre des caroubiers aux troncs larges et tordus, rugueux, dont les fleurs rouge carmin tachent les vêtements – Myriam se souviendra que leurs graines donnaient une farine qui avait le goût du chocolat.
Une fois ramassées, explique Nachman, les oranges sont transportées en charrette dans de grands hangars, où les femmes, assises à même le sol, les enveloppent. Une à une. C’est un long et fastidieux travail. Elles humectent leurs doigts pour y coller avec rapidité un « papier d’agrume », ce papier japonais fin comme une feuille de cigarette.
Ephraïm et Emma ont toujours cette drôle d’impression qui ne les quitte pas depuis leur arrivée. Ils s’attendaient à des bâtiments neufs et rutilants. Mais tout est de bric et de broc. Ils constatent que les affaires ne sont pas aussi bonnes que les parents le racontaient dans leurs lettres. La Palestine n’est pas une terre d’abondance pour les Rabinovitch. La vérité, c’est que Nachman et Esther ont du mal à faire prospérer leur orangeraie.
Ephraïm est arrivé avec des projets dans ses valises. Des plans de machines. Des espoirs de brevets. Il s’était imaginé que son père pourrait financer sur place le développement de ses idées. Malheureusement, les difficultés matérielles de ses parents l’obligent à trouver du travail.
Il est tout de suite engagé à Haïfa, dans une entreprise d’électricité, la Palestine Electric Corporation, grâce à la communauté juive, très soudée.
— Eh oui, maintenant je suis sioniste ! annonce Nachman à son fils, avec une grande fierté.
Nachman va chercher un livre lu, relu et annoté, qu’il tend à Ephraïm.
— La voilà, la véritable révolution.
Le livre s’intitule L’État des Juifs. L’auteur, Théodore Herzl, y pose les fondements de la création d’un État indépendant.
Ephraïm ne lit pas le livre. Il partage son temps entre l’orangeraie de ses parents, où il doit donner un sérieux coup de main, et son travail d’ingénieur à la P.E.C. Il ne lui reste que quelques soirs pour se plonger dans ses travaux personnels. Souvent, il s’endort sur ses plans.
Emma souffre de voir les rêves de son mari brisés dans leur élan. Elle-même cesse de jouer du piano, faute d’instrument. Pour ne pas oublier, elle demande à Nachman de lui fabriquer un clavier avec des chutes de bois. Les petites filles apprennent à jouer en silence sur un piano factice.
Ephraïm et Emma se consolent, en voyant combien Myriam et Noémie sont heureuses dans cette vie au grand air. Elles aiment marcher sous les palmiers en tirant leurs grands-parents par la manche. Myriam va au jardin d’enfants à Haïfa, elle apprend à parler hébreu, Noémie aussi. C’est le mouvement sioniste qui œuvre à la pratique de la langue.
— Tu veux dire que les Juifs ne parlaient pas hébreu, avant, dans leur vie quotidienne ?
— Non. La langue hébraïque était la langue des textes, uniquement.
— Un peu comme si Pascal, au lieu de traduire la Bible en français, avait encouragé les gens à parler latin ?
— Exactement. L’hébreu est donc le troisième alphabet que Myriam apprend à lire et écrire. À l’âge de 6 ans, Myriam sait déjà s’exprimer en russe, en allemand grâce à sa nourrice de Riga, en hébreu, elle connaît quelques rudiments d’arabe… et elle comprend le yiddish. En revanche, elle ne connaît pas un mot de français.
Au mois de décembre, pour Hanoucca, la fête des lumières, les deux sœurs apprennent à fabriquer des bougies avec des oranges, en confectionnant une mèche avec la tige dans l’écorce vidée du fruit. Il faut la remplir d’huile d’olive. Les rites liturgiques scandent l’année des enfants, Hanoucca, Pessah, Souccot, Kippour… Et puis un nouvel événement, un petit frère, leur arrive le 14 décembre 1925. Itzhaak.
Après la naissance de son fils, Emma renoue ouvertement avec la religion. Ephraïm n’a pas la force de s’opposer – il proteste à sa manière, en se rasant le jour de Kippour. Autrefois, sa mère poussait des soupirs quand son fils provoquait Dieu. Mais désormais elle ne lui en fait plus le reproche. Tout le monde se rend compte qu’Ephraïm ne va pas bien, épuisé par la chaleur, par ses allers-retours entre Migdal et Haïfa. Il semble se soustraire à lui-même.
Cinq années de cette vie-là passent. Ce sont des cycles. Un peu plus de quatre ans en Lettonie. Presque cinq ans en Palestine. Contrairement à Riga, où la chute fut aussi rapide que brutale, leur situation à Migdal se dégrade d’année en année, lentement mais sûrement.
— Le 10 janvier 1929, Ephraïm écrit à son grand frère Boris une lettre que je vais te montrer. Une lettre dans laquelle il avoue le désastre que représente l’aventure palestinienne pour leurs parents et pour lui-même. Il se dit « sans un sou et sans perspective en quoi que ce soit, sans savoir où je vais, ce que j’aurai à manger demain, sans savoir non plus comment donner du pain à mes enfants ». Il dit aussi : « L’exploitation de nos parents est criblée de dettes. »