Quand Saint-Clair eut fini de chanter, il resta quelques moments la tête penchée sur sa main; enfin il se leva, et marcha de long en large.
«Quelle sublime conception que celle du jugement dernier! dit-il; le redressement de tous les torts, de tous les griefs amassés depuis des siècles! la solution de tous les problèmes moraux par une sagesse infinie! Oui, c’est une grande pensée!
– Terrible pour nous! reprit miss Ophélia.
– Pour moi, surtout, à ce que je suppose, dit Saint-Clair s’arrêtant d’un air rêveur. Je lisais ce soir à Tom le chapitre de saint Mathieu qui décrit ce moment; j’en ai été frappé. On s’attend à quelque crime affreux, à quelque énormité, mis à la charge de ceux qui sont bannis du ciel; mais non, – ils sont condamnés pour n’avoir pas fait le bien, comme si cette omission renfermait tout le mal imaginable.
– Peut-être est-il impossible à celui qui ne fait aucun bien de ne pas faire le mal, dit miss Ophélia.
– Alors, poursuivit Saint-Clair se parlant à lui-même avec émotion, que dire de l’homme appelé par son propre cœur, par son éducation, par les maux de la société, à une noble tâche, et appelé en vain? de l’homme qui, au lieu de mettre la main à l’œuvre, a flotté, spectateur neutre, irrésolu, des luttes, des agonies, des misères de ses frères?
– Je dis qu’il doit se repentir, reprit miss Ophélia, et commencer sur l’heure.
– Toujours pratique, toujours allant droit au but, dit Saint-Clair, un demi sourire éclairant son visage. Vous n’accordez jamais un quart d’heure aux réflexions générales. Sans cesse vous m’arrêtez court devant la minute actuelle; vous avez une sorte d’éternel présent, toujours présent à l’esprit.
– Le présent est le seul temps avec lequel j’aie rien à démêler, reprit miss Ophélia.
– Chère petite Éva, pauvre enfant! dit Saint-Clair; elle m’avait trouvé, dans la simplicité de son âme, une grande œuvre à faire.»
C’était la première fois, depuis la mort d’Éva, qu’il en parlait un peu longuement. Il s’efforça de se dominer, et poursuivit: «D’après mes vues sur le christianisme, je ne crois pas qu’un homme puisse se dire chrétien, et ne pas protester énergiquement contre le système monstrueux d’injustice qui fait la base de notre société, dût-il mourir à la peine. Moi, du moins, je ne pourrais être chrétien qu’à ce prix; non que je n’aie rencontré bon nombre de gens, éclairés et pieux, qui ne songeaient à rien de semblable. Je le confesse, l’apathie des gens religieux sur ce point, leur aveuglement sur des atrocités qui me remplissent d’horreur, ont surtout contribué à me rendre sceptique.
– Avec de tels sentiments, pourquoi ne rien faire? dit miss Ophélia.
– Oh! parce que je n’avais que la bienveillance qui consiste à s’étendre sur un sofa, et à y maudire l’Église et le clergé de n’être pas une armée de martyrs et de confesseurs. Rien de plus simple, comme vous savez, que d’indiquer aux autres la voie du martyre.
– Eh bien! agirez-vous différemment désormais? demanda miss Ophélia.
– Dieu seul sait l’avenir, répliqua Saint-Clair. Je suis plus brave que je ne l’étais, parce que j’ai tout perdu; et celui qui n’a rien à perdre peut tout risquer.
– Qu’allez-vous faire?
– Mon devoir, j’espère, envers les pauvres et les humbles, à commencer par mes propres domestiques, pour lesquels je n’ai encore rien fait. Un jour peut-être, plus tard, on verra que je puis accomplir quelque chose pour la classe entière, quelque chose pour laver mon pays de la honte que lui inflige, aux yeux de toutes les nations civilisées, la fausse position qu’il a prise.
– Croyez-vous possible que la nation en vienne à une émancipation volontaire?
– Je n’en sais rien. Le temps est aux grandes actions. L’héroïsme et le désintéressement apparaissent, çà et là, sur la terre. Les nobles hongrois, au détriment d’immenses fortunes, ont affranchi des millions de serfs. Il peut se trouver aussi parmi nous des âmes généreuses, qui n’escomptent pas l’honneur et la justice par dollars et deniers.
– J’ose à peine y croire, dit miss Ophélia.
– Supposons que, nous levant en masse demain, nous en venions à émanciper; qui élèvera ces millions d’êtres? qui leur apprendra à user de la liberté? Ils n’arriveront jamais à se classer parmi nous. Le fait est que nous sommes nous-mêmes trop indolents, trop inhabiles, pour leur donner l’idée de l’énergie nécessaire à former des hommes. Il leur faudra émigrer dans le Nord, où le travail est à la mode, et passé dans les mœurs. Or, dites-moi, votre philanthropie chrétienne sera-t-elle assez robuste pour se charger de les élever, de les classer? Vous envoyez des milliers de dollars aux missions étrangères, mais admettriez-vous des païens dans le sein de vos villes? leur donneriez-vous votre temps, vos préoccupations, votre argent, pour en faire des chrétiens? Voilà ce que je veux savoir. Si nous émancipons, élèverez-vous? Combien se trouvera-t-il de familles dans votre village disposées à recevoir chacune un nègre et sa femme, à les instruire, à supporter leurs défauts, à s’efforcer de les rendre meilleurs? Quels négociants me prendront Adolphe, si j’en veux faire un commis? Quels ouvriers, si je désire qu’il apprenne un métier? Combien y a-t-il d’écoles dans les États du Nord où Jane et Rosa fussent reçues? et cependant elles sont aussi blanches que beaucoup de femmes du Nord ou du Sud. Vous le voyez, cousine, je veux que justice nous soit rendue. Notre position est mauvaise, en ce que nous sommes les oppresseurs avoués du nègre, mais le préjugé antichrétien du Nord l’opprime presque autant.
– Je le sais, dit miss Ophélia: j’ai partagé ce préjugé jusqu’à ce que j’aie compris qu’il était de mon devoir de le vaincre, et j’espère l’avoir vaincu. Je suis persuadée qu’il y a dans le Nord beaucoup de braves gens, qui n’ont besoin que d’être bien renseignés sur ce devoir pour le remplir. Il y aurait certainement plus d’abnégation à recevoir des païens parmi nous, qu’à leur envoyer des missionnaires, mais je crois que nous le ferions.
– Vous le feriez, vous, dit Saint-Clair, je n’en doute pas. Que ne feriez-vous pas, du moment que vous le considérez comme un devoir!
– Je ne suis pas d’une si rare perfection, reprit miss Ophélia. Les autres agiraient de même s’ils voyaient les choses du même point de vue. Je compte ramener Topsy à la maison quand j’y retournerai. J’imagine qu’on ouvrira d’abord de grands yeux, mais je crois qu’on finira par voir comme moi. De plus, je sais qu’il y a beaucoup de gens dans le Nord qui font exactement ce que vous dites.
– Oui, une minorité; mais si nous commencions à émanciper un peu largement, nous aurions bientôt de vos nouvelles!»
Miss Ophélia ne répliqua rien; Il y eut en silence de quelques moments, et la vive physionomie de Saint-Clair prit une expression triste et rêveuse.
«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait tant penser à ma mère ce soir! J’ai une étrange sensation; il me semble qu’elle est là, près de moi. Tout ce qu’elle avait coutume de me dire me revient à l’esprit. C’est bizarre que les choses du passé se ravivent ainsi tout à coup!»
Il se promena de long en large pendant quelques minutes, puis il dit:
«Je crois que je vais aller faire un tour dehors et savoir les nouvelles du soir.»
Il prit son chapeau, et sortit.
Tom le suivit, hors de la cour, sous la voûte, et lui demanda s’il devait l’accompagner.