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«- Eh bien! Sambo, dit-il à un noir couvert de haillons, dont le chapeau était complètement dépourvu de bord, et qui se montrait fort obséquieux autour de lui; comment les choses ont-elles marché par ici? hein?

– À ravir, maît’.

– Quimbo! cria Legris à un autre, qui se morfondait en efforts pour attirer son attention, a-t-on fait ce que j’avais dit?

– Pas de danger qu’on y manque, maît!»

Ces deux hommes étaient les principaux agents de Legris sur sa plantation, et il les avait systématiquement dressés à la brutalité, à la cruauté, comme ses boule-dogues, avec lesquels ils pouvaient rivaliser de férocité. La remarque, assez générale, que le commandeur nègre est plus tyrannique et plus cruel que le blanc, signifie simplement que l’un a été plus avili, plus maltraité que l’autre. Peu importe la couleur ou la race, tout esclave sera le pire des tyrans dès qu’il aura chance de l’être.

Comme quelques-uns des potentats dont nous lisons l’histoire, Legris divisait pour régner. Sambo et Quimbo se haïssaient cordialement; tous les esclaves de la plantation les abhorraient, et en encourageant les délations mutuelles, le maître était sûr d’être, d’une façon ou d’une autre, mis au fait de tout ce qui se tramait autour de lui.

Qui pourrait renoncer complètement à toute société? Personne. Legris lui-même encourageait chez ces principaux satellites noirs une sorte de familiarité, qui devenait aisément un piège; car, à la moindre provocation, le maître n’avait besoin que d’un signe, et l’un des deux devenait le ministre de ses vengeances sur l’autre.

Là, devant le maître, leurs traits grossiers et bas, leur sombre expression, leurs regards d’envie et de haine qu’ils échangeaient en roulant les larges prunelles, les haillons que le vent faisait flotter autour d’eux, leur langage barbare, leurs intonations gutturales, les ravalaient au-dessous même des animaux; et leur aspect était en parfaite harmonie avec l’abjecte désolation du lieu qu’ils habitaient.

«Ici, Sambo! emmène-moi ces gaillards-là aux quartiers. T’avais-je pas promis de t’acheter une femme? – Tiens, la voilà!» ajouta-t-il, et séparant Emmeline de la mulâtresse, il poussa cette dernière vers le nègre.

La femme tressaillit, et recula en s’écriant:

«Oh! maître, j’ai laissé mon homme à la Nouvelle-Orléans!

– Qu’est-ce que tu me viens chanter, toi! – Tu en auras un autre ici. Pas tant de paroles, – et marche! dit Legris, levant son fouet. Viens çà, maîtresse, poursuivit-il, se retournant vers Emmeline; c’est par ici, avec moi. Allons, entre donc!»

Une figure sauvage et sombre, jetant un coup d’œil par une des fenêtres, parut et s’éclipsa, et quand Legris ouvrit la porte, une voix de femme dit quelques mots d’un ton bref et impérieux. Tom, dont le regard plein d’anxiété avait suivi Emmeline, le remarqua, et entendit le maître répondre: «Retiens ta langue, toi; j’en ferai à ma guise: que cela t’arrange ou non!»

Tom n’en entendit pas plus, car il lui fallut suivre Sambo aux quartiers des esclaves, espèce de rue étroite entre deux rangées de grossières huttes, dans une partie de la plantation éloignée de la maison principale. Toutes avaient l’air délabré et misérable. Le cœur de Tom lui défaillit en les regardant. Il s’était encouragé un peu dans la pensée qu’il aurait sa case, grossière sans doute, un trou, mais qu’il pourrait rendre propre, tranquille, où il placerait une tablette pour sa Bible, et où il trouverait une paisible retraite durant les intervalles du travail. Il parcourut de l’œil l’intérieur de plusieurs de ces bouges, – ce n’était pas autre chose, – dépourvus de toute espèce de mobilier, où il ne se trouvait qu’un tas de paille souillée, sale litière éparse sur le sol nu, foulé, endurci par d’innombrables pas.

«Laquelle des cases sera pour moi? demanda-t-il à Sambo d’un ton soumis.

– Sais pas; – là, p’t-être y a encore place pour un, dit Sambo; ici, pour un autre. Y a un fier tas de nèg’s tout d’même dans chacune pour l’heure. Par ma foi, s’il en revient d’autres, c’est pas moi qui sais quoi en faire!

La soirée s’avançait lorsque les habitants des huttes, troupeau harassé de fatigue, parurent – hommes et femmes à demi couverts de dégoûtants lambeaux, tristes, hargneux, mal disposés à faire accueil aux nouveaux venus. Les sons qui animèrent alors le pauvre village n’étaient rien moins qu’agréables: de grossières voix, rauques et gutturales, se disputaient les moulins à bras qui devaient moudre la petite provision de blé sur laquelle roulait l’espoir du souper de chacun. Depuis l’aube ils étaient aux champs, à l’ouvrage, travaillant, se hâtant, sous le fouet des piqueurs; car on était au fort de la saison, et rien n’était épargné pour tirer de chaque main tout ce qui pouvait en être obtenu. «Bah! dira le nonchalant oisif, ce n’est pas un pénible travail, après tout, que de cueillir du coton!» Vraiment? Il n’est pas pénible non plus de recevoir une goutte d’eau sur le front: et cependant la plus cruelle torture que l’inquisition ait pu infliger, ce sont ces gouttes tombant incessamment, une à une, toujours à la même place. Le plus léger travail, s’il est imposé, pressé, exigé avec une uniformité implacable, devient le plus rude des labeurs, surtout si nul libre exercice de la volonté n’en allège l’insipide monotonie.

Tom, à mesure que la foule arrivait, passait en vain en revue tous ces sombres visages, cherchant une physionomie sympathique. Il ne voyait qu’hommes abrutis et revêches, que femmes découragées, à demi défaillantes, ou bien qui n’étaient plus femmes que de nom. Le fort repoussait le faible: – partout se montrait à découvert l’égoïsme grossier, brutal, d’êtres dont on ne pouvait rien attendre, rien espérer de bon: traités comme la brute, ils arrivaient à son niveau. Le grincement criard des moulins à bras se prolongea bien avant dans la nuit; car il y avait beaucoup d’affamés, les moulins étaient rares, et les faibles, les épuisés, chassés par les forts, n’arrivaient qu’en dernier.

«Hé! holà! à toi! dit Sambo jetant un sac de blé au pied de la mulâtresse; quel est ton satané nom?

– Lucie, répondit-elle.

– Eh bien, Luce, te voilà ma femme: va-t’en me moudre mon blé et me faire cuire mon souper, entends-tu?

– Je suis pas, je veux pas être votre femme, dit la mulâtresse avec l’impétuosité du désespoir, laissez-moi!

– Je t’arrangerai, va! dit Sambo, et il leva un pied menaçant.

– Vous pouvez me tuer si vous voulez! le plus tôt sera le mieux. – Oh! je voudrais être morte! s’écria-t-elle.

– Je dis, Sambo, que tu vas détériorer nos mains. Moi, pas tarder à prévenir maît’, vois-tu!» grommela Quimbo, en train de moudre au moulin, d’où il avait brutalement chassé deux ou trois débiles créatures, qui attendaient là pour préparer leur blé.

– Et je lui dirai, moi, que tu laisses seulement pas approcher les femmes du moulin! entends-tu, vieux nèg’! reprit Sambo; mêle-toi de ce qui te regarde.»

Tom, après avoir marché tout le jour, mourant de faim, se sentait défaillir faute de nourriture.

«À toi, cria Quimbo, lui jetant un sac grossier qui pouvait contenir environ neuf litres de blé. Agrippe-moi ça, nèg’, et prends-y garde! ménage; c’est la pitance de ta semaine.»

Tom n’eut place aux moulins qu’à une heure fort avancée de la nuit, et touché de l’extrême détresse de deux pauvres femmes auxquelles la force manquait, il se mit à moudre pour elles, ranima les brandons à demi éteints d’un feu, où beaucoup d’autres avaient les premiers fait cuire leurs pains, et ne s’occupa qu’ensuite de son propre souper. C’était chose bien nouvelles, bien étrange en ce lieu-là, et le léger acte de charité éveilla une vibration dans ces âmes engourdies; une expression affectueuse éclaira leurs figures; elles pétrirent son pain, en surveillèrent la cuisson; et Tom, accroupi près du feu, profita de la lueur pour lire quelques mots de sa Bible: il avait tant besoin de consolation!