Le mari et la femme, debout, se tenaient par le bras au moment où le bateau approchait de la petite ville d’Amherstberg, en Canada. La respiration de Georges devint courte et pressée; un brouillard s’amassa devant ses yeux; il pressa en silence la petite main qui tremblait dans la sienne. La cloche sonnait: le bateau aborda. Sachant à peine ce qu’il faisait, il réunit les bagages et rassembla ses compagnons. Le petit groupe fut mis à terre.
Ils restèrent immobiles jusqu’à ce que le bateau se fût éloigné. Se jetant alors dans les bras l’un de l’autre, le mari, la femme, et l’enfant étonné, tombèrent à genoux, et élevèrent leurs cœurs à Dieu!
C’était – c’était passer de la mort à la gloire,
Et du funèbre glas à des chants de victoire;
C’était du noir péché, l’empire anéanti,
Et des luttes du mal, l’esprit libre sorti;
La chaîne de la mort et de l’enfer brisée,
Le mortel revêtu de l’immortalité,
Et la miséricorde, au seuil de l’Élysée,
Criant: Soyez heureux durant l’Éternité!
Madame Smith les conduisit à la demeure hospitalière d’un bon missionnaire, que la charité chrétienne a placé là, comme le pasteur des brebis errantes qui viennent sans cesse chercher un asile sur ce rivage.
Qui pourrait dire la plénitude de joie de ce premier jour de liberté? Ce sens de la liberté n’est-il pas plus précieux, plus noble, qu’aucun des cinq autres? Agir, parler, respirer, sortir, rentrer, sans un œil qui vous épie, affranchi de tout danger! Qui pourrait narrer le bien-être de ce repos descendu enfin sur la couche de l’homme libre, protégé par des lois qui lui assurent les droits que Dieu a donnés à tout homme? Combien le visage de ce cher enfant endormi apparaissait à sa mère plus beau à travers le souvenir des mille dangers qu’il avait courus! Quelle impossibilité de dormir en pleine possession de tant de bonheur! Et cependant ces deux réfugiés n’avaient pas un pouce de terre, pas un toit où s’abriter! ils avaient dépensé jusqu’à leur dernier dollar; il ne leur restait plus rien que les oiseaux de l’air et les fleurs des champs, – et, dans l’excès de leur joie, ils ne pouvaient dormir.
Ô vous qui enlevez la liberté à l’homme, quelles paroles trouverez-vous pour vous justifier devant Dieu!»
CHAPITRE XXXIX
Grâces soient rendues au Seigneur qui donne la victoire.
Plus d’un parmi nous n’a-t-il pas senti, dans l’âpre et pénible route de la vie, combien, à certaines heures, il lui eut été plus facile de mourir que de vivre?
Le martyr, en face d’une horrible mort d’angoisses et de tortures, trouve, dans sa terreur même, un excitant, un puissant aiguillon. Il y a combat, lutte, et, par suite, une ardeur, un courage, un frisson vivifiant qui, à travers la crise douloureuse, porteront l’âme au seuil de l’éternelle gloire, de l’éternel repos.
Mais vivre pour s’user, jour après jour, sous une basse, amère, avilissante, écrasante servitude; sentir chaque nerf se relâcher, s’amortir; chaque sentiment s’émousser, chaque lueur de pensée s’éteindre, – lent, continu, dégradant supplice de l’âme, où la vie intérieure s’écoule, saignant goutte à goutte, heure par heure, – ah! c’est là qu’est la vraie pierre de touche de ce que renferme d’or pur le cœur d’un homme ou d’une femme!
Lorsque, face à face avec son bourreau, Tom écoutait ses menaces, et croyait, du fond de l’âme, que sa dernière heure avait sonné, son cœur se gonflait de courage. Il lui semblait qu’il pourrait supporter les tortures, le feu, tout, avec l’image de Jésus et du ciel si proche au delà. Mais le tyran une fois loin, l’ardeur intérieure apaisée, vinrent les angoisses de ses membres las et meurtris, la douloureuse et pleine connaissance d’une abjection, d’une misère, sans espoir, sans rachat, – et le jour fut long à porter.
Longtemps avant que ses plaies fussent fermées, Legris avait insisté pour qu’on remit le nègre aux travaux réguliers des champs. Alors recommenceront les labours successifs, les fatigues accumulées sur les fatigues; les avanies de toutes les heures, aggravées par ce que peut inventer l’inimitié d’un esprit bas et pervers. Même dans l’aisance et la liberté, on sait ce qu’en dépit des adoucissements qui l’accompagnent la souffrance physique entraîne d’irritabilité. Tom cessa de s’étonner de l’humeur hargneuse et sombre de ses compagnons d’infortune: hélas! ce caractère placide, heureux, habitude de sa vie entière, cédait presque aux incessantes attaques des mêmes fléaux. Il s’était promis quelque peu de loisir pour lire sa Bible; mais là, il n’y avait pas de loisir. Au fort de la saison, plus de dimanches, ni arrêt, ni repos: Legris poussait toutes ses mains sans relâche. – Et pourquoi pas? Il faisait ainsi plus de coton et gagnait son pari. S’il usait quelques nègres de surplus? eh bien! il en rachèterait de meilleurs. D’abord Tom, au retour du travail, chaque soir, avait coutume de lire un ou deux versets, à l’éclat vacillant de la flamme. Mais après le cruel traitement qu’il avait subi, il revenait si épuisé, si endolori, que la tête lui tournait, ses yeux faiblissaient quand il s’efforçait de lire, et il se voyait contraint de s’étendre, avec les autres, dans le dernier état d’épuisement.
Faut-il s’étonner qu’au sein de si profondes ténèbres, la sérénité religieuse, la foi qui l’avaient jusque-là vigoureusement soutenu, fussent ébranlées? Le plus terrible problème de notre mystérieuse vie se présentait constamment devant lui: – des âmes écrasées, ruinées, le triomphe du mal, – et Dieu muet. Les semaines, les mois s’écoulèrent; Tom luttait, l’âme abattue et sombre. Il songeait à la lettre écrite à ses amis du Kentucky par miss Ophélia, et priait Dieu avec ardeur de lui envoyer la délivrance; puis, jour par jour, il veillait, dans une espérance vague de voir arriver quelqu’un envoyé pour le racheter. Personne ne venait, et il eût voulu arracher de son sein les amères pensées. – Était-ce donc en vain qu’il servait Dieu, que Dieu l’abandonnait ainsi! – Quelquefois il rencontrait Cassy; plus rarement, appelé à la maison, il apercevait à la dérobée la figure mélancolique d’Emmeline; mais il n’avait de communications ni avec l’une ni avec l’autre; et, vraiment, le temps manquait pour converser avec n’importe qui.
Un soir, tout anéanti, il s’était accroupi près des brandons à demi éteints, devant lesquels cuisait sa misérable pitance. Il jeta deux ou trois broutilles sur la braise, essuya d’exciter un peu de flamme, et ouvrit sa Bible. Là se trouvaient marqués tant et tant de passages, qui si souvent avaient pénétré son âme, – paroles des patriarches et des voyants, des poètes, des sages, qui, depuis le commencement des siècles, ont enseigné le courage à l’homme: voix résonnant du sein de cette immense nuée de témoins, qui nous environnent durant les luttes de la vie. La Parole avait-elle donc perdu de sa force? ses yeux défaillants, ses sens émoussés, ne répondaient-ils plus à l’appel de cette inspiration puissante? Avec un profond soupir, il remit le livre dans sa poche. Un brutal éclat de rire le fit tressaillir. Il releva la tête. – Legris était debout en face de lui.
«Eh bien, vieux nèg’, dit le maître, tu trouves que ta religion fonctionne mal, à ce qu’il paraît! Je me doutais que je ferais entrer quelque bon sens dans ta caboche, au travers de ta laine, à la fin!»
Le cruel sarcasme était pis que la faim, le froid, le dénûment: Tom se tut.