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Un petit nombre de disciples appartenant aux familles voisines, qui leur donnaient permission de venir à l’assemblée, y apportaient aussi leur contingent de nouvelles, et les commentaires sur les dires et faires de chacun circulaient là, tout aussi librement que la même menue monnaie dans de plus hauts cercles.

Enfin, à l’évidente satisfaction de tous, le chant commença. Les voix naturellement belles, les airs sauvages et accentués, produisaient un effet frappant en dépit des intonations nasales des chanteurs. C’était tantôt les paroles des hymnes adoptées dans les églises d’alentour, tantôt des bribes d’invocations bizarres et vagues, recueillies dans les campements religieux. Un des refrains se chantait surtout avec beaucoup d’énergie et d’onction:

Le combat nous conduit aux gloires éternelles,

Ô mon âme, battez des ailes!

Un autre chant favori disait:

Oh! Je monte là-haut! accourez avec moi.

Écoutez! L’ange nous appelle!

Voyez la cité d’or et sa voûte éternelle!

La plupart des hymnes célébraient «les rives du Jourdain,» les «champs de Canaan» et la «Nouvelle-Jérusalem;» car l’ardente et sensitive imagination du noir s’attache toujours aux expressions pittoresques et animées. Tout en chantant, les uns riaient, les autres pleuraient, applaudissaient, ou échangeaient de joyeuses poignées de main, comme s’ils eussent déjà gagné l’autre bord du fleuve.

Des exhortations, des récits suivaient le chant ou s’y mêlaient. Une vieille à tête blanche, admise au repos depuis longtemps, et fort vénérée comme la chronique du passé, se leva, et, appuyée sur son bâton, dit:

«Enfants! je suis grandement contente de vous entendre tous, de vous revoir tous encore une fois; car je ne sais pas quand je partirai pour la cité glorieuse; mais je me tiens prête, enfants! comme qui dirait avec mon paquet sous le bras, mon bonnet sur la tête, n’attendant plus que la voiture qui viendra me prendre pour me ramener au pays. Souvent, la nuit, je crois entendre les roues crier, et je me relève et je regarde! Tenez-vous prêts aussi, vous autres; car je vous le dis à tous, enfants! et elle frappa la terre de son bâton: Cette gloire d’en haut est une chose sans pareille, – une grande chose, enfants! – vous n’en savez rien, vous ne vous en doutez pas… C’est la merveille des merveilles!» Et la vieille s’assit, inondée de larmes, accablée d’émotion, tandis que tous entonnaient en chœur:

Ô Canaan, terre promise et chère!

Ô Canaan, je vais à toi!

Massa Georgie, à la requête de l’assemblée, lut les derniers chapitres de l’Apocalypse, souvent interrompus par des exclamations: Seigneur, est-il possible! – Écoutes seulement! – Pensez-y! – Bien sûr que c’est proche!

Georgie, garçon intelligent, initié par sa mère aux croyances religieuses, et se voyant le point de mire de l’assemblée, hasardait de temps à autre des commentaires de sa façon, avec un sérieux, une gravité qui lui valaient l’admiration des jeunes et les bénédictions des vieux. On convint d’un commun accord qu’un ministre n’aurait pu mieux dire, et que c’était un garçon prodigieux!

L’oncle Tom passait dans tout le voisinage pour un oracle en matières religieuses. Le sentiment moral qui prédominait fortement en lui, une plus haute portée d’esprit et plus de culture que n’en avaient ses compagnons, le faisaient respecter parmi eux comme une sorte de pasteur: et le style sévère et plein de cœur de ses exhortations aurait pu édifier un auditoire plus choisi; mais il excellait surtout dans la prière. Rien n’égalait la simplicité touchante, l’ardeur naïve de ses appels à Dieu, entremêlés de paroles de l’Écriture, si profondément entrées dans son âme qu’elles semblaient faire partie de lui, et couler de ses lèvres à son insu. Selon l’expression d’un vieux nègre: «Il priait tout droit en haut.» Ses paroles surexcitaient tellement la piété des auditeurs, qu’elles finissaient par être étouffées sous la foule d’improvisations qu’elles provoquaient de toutes parts.

* *
*

Tandis que cette scène se passait dans la case de l’oncle Tom, une autre, d’un genre bien différent, avait lieu dans l’habitation du maître.

Le marchand d’esclaves et M. Shelby étaient de nouveau assis dans la salle à manger, devant une table couverte de papiers. Le premier comptait des liasses de billets de banque, et les poussait à mesure vers le marchand, qui les recomptait à son tour.

«C’est juste, dit l’homme; maintenant, signez-moi cela.»

M. Shelby tira les contrats de vente à lui, et les signa comme un homme qui dépêche une besogne désagréable, puis il les repoussa de l’autre côté de la table avec l’argent. Haley sortit alors de sa valise un parchemin, et, après l’avoir parcouru des yeux, il le tendit à M. Shelby, qui s’en saisit avec un empressement à demi réprimé.

«Eh bien, voilà qui est fait et fini, dit le trafiquant en se levant.

– Oui, fait et fini, reprit M. Shelby d’un ton pensif.

Il respira péniblement, et répéta: fini…

– Vous n’en avez pas l’air charmé, dit le marchand.

– Haley, vous vous rappellerez, j’espère, que vous m’avez promis, sur l’honneur, de ne pas vendre Tom sans savoir dans quelles mains il tombera.

– Vous venez bien de le vendre, vous?

– Les circonstances, vous le savez trop bien, m’y obligeaient, dit M. Shelby avec hauteur.

– Et elles peuvent m’y obliger aussi, moi, reprit le marchand. C’est égal, je ferai de mon mieux pour trouver une bonne niche à Tom. Quant à le maltraiter, vous n’avez que faire de craindre, Dieu merci, par goût, je ne suis pas cruel.»

L’exposition qu’il avait déjà faite de ses principes d’humanité n’était pas des plus rassurantes; mais comme le cas ne comportait guère d’autre consolation, M. Shelby laissa partir le marchand en silence, et se mit à fumer solitairement son cigare.

CHAPITRE V

Sensation de la propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire.

Monsieur et madame Shelby étaient rentrés dans leur chambre; le mari, étendu dans sa large bergère, parcourait les lettres arrivées par le courrier du soir; debout devant la glace, sa femme démêlait les tresses et les boucles, ouvrage d’Éliza, car frappée de l’air hagard et de la pâleur de la jeune femme, elle l’avait dispensée de son service, et envoyé coucher. En arrangeant ses cheveux, elle se rappela tout naturellement sa conversation du matin, et se retournant vers son mari:

«À propos, Arthur, lui dit-elle d’un air d’insouciance, qu’est-ce que ce grossier personnage que vous nous avez amené à dîner?

– Il se nomme Haley, répliqua Shelby, s’agitant sur son siège, et sans quitter des yeux sa lettre.

– Haley? qui est cela? Qu’a-t-il à faire ici, je vous prie?

– Mais… j’ai eu quelques intérêts à démêler avec lui à ma dernière tournée à Natchez.

– Et il s’en prévaut pour se mettre à l’aise, venir dîner et s’établir ici comme chez lui?

– Pardon; il était invité; j’ai un compte à régler avec l’homme.

– Serait-ce un marchand d’esclaves? demanda madame Shelby, en observant dans les manières de son mari une nuance d’embarras.

– Bah! qui vous met pareille idée en tête, ma chère? et cette fois Shelby leva les yeux.

– Rien. Seulement, cette après-dînée Éliza m’est arrivée tout en larmes, criant, se lamentant. Ne prétendait-elle pas que vous étiez en marché, et qu’elle avait entendu un trafiquant d’esclaves vous faire des offres pour son Henri? Quelle absurdité!