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Deux de ces hommes étaient surveillants des habitations les moins éloignées; les autres, camarades de bouteille de Legris, venaient des tavernes de la ville voisine, amenés par l’attrait de la chasse. On aurait eu peine à imaginer une plus odieuse bande. Legris leur servait du rhum à profusion, et ne le ménageait pas non plus aux nègres, glanés pour ce service dans les diverses plantations, car il est d’usage de faire, autant que possible, de la chasse d’un esclave une fête pour les autres.

Cassy, l’oreille collée à la lucarne, entendait une partie des paroles qui s’échangeaient, et que lui apportait la brise du matin. Un rire sardonique venait encore assombrir sa triste physionomie, à mesure qu’elle les écoutait se partager le terrain, débattre le mérite des différents boule-dogues, donner des ordres pour faire feu, et décider de la façon de traiter, en cas de capture, chacune des fugitives.

Elle se recula, joignit les mains, et levant les yeux au cieclass="underline" «Ô Seigneur Dieu tout-puissant! dit-elle, nous sommes tous pécheurs; mais, pour être ainsi traités, qu’avons-nous fait, nous de plus que les autres?»

Il y avait dans la voix, dans l’expression des traits, une terrible véhémence.

«Si ce n’était vous, enfant, poursuivit-elle, et son regard tomba sur Emmeline; si ce n’était vous, j’irais droit à eux, et je remercierais celui qui m’abattrait d’un coup de fusil. Qu’est-ce que la liberté pour moi désormais? me rendra-t-elle mes enfants? me rendra-t-elle ce que je fus jadis?»

Emmeline, dans son innocente simplicité, à demi effrayée des sombres fureurs de Cassy, la regarda, inquiète, émue, et ne fit nulle réponse. Seulement elle lui prit la main avec un mouvement de caresse timide.

«Non, dit Cassy, essayant de la repousser; vous m’amèneriez à vous aimer; et je ne peux plus, je ne veux plus rien aimer!

– Pauvre Cassy, dit Emmeline, ne désespérez pas. Si le Seigneur nous accorde la liberté, peut-être vous rendra-t-il votre fille; et quoi qu’il arrive, je serai une fille pour vous. Je sais que je ne reverrai jamais plus ma pauvre vieille mère! et, que vous m’aimiez ou non, je vous aimerai, Cassy!»

Le doux esprit enfantin triompha. Cassy, assise près de la jeune fille, l’entoura de ses bras, caressa ses soyeux cheveux bruns, et Emmeline s’émerveilla de la beauté de ses magnifiques yeux maintenant attendris et voilés de larmes.

«Oh! Emmeline, dit Cassy, j’ai faim, j’ai soif de mes enfants! Mes yeux s’usent à les chercher dans le vague.

Là, s’écriait-elle se frappant le sein, là tout est désolé! tout est vide! Ah! si Dieu me rendait mes enfants, alors je pourrais prier!

– Confiez-vous à lui, Cassy, dit Emmeline; il est notre Père!

– Sa colère s’est allumée contre nous, repartit-elle. Il a détourné de nous son visage.

– Non, Cassy, non; espérons en lui. Oh! moi, j’espère, j’espère toujours!»

La chasse fut longue, tumultueuse, complète, mais à pure perte, et Cassy abaissa un regard d’ironique triomphe sur Legris, lorsque, déconfit, harassé, il descendit de cheval devant la maison.

«À présent, Quimbo, dit-il, lorsqu’il se fut étendu au salon, va-t-en me chercher ce vieux drôle; fais-le monter ici, et au plus vite. Ce satané Tom est au fond de tout ceci, et je lui ferai sortir cette trame du corps à travers sa vieille peau noire. S’il se tait, ah! il dira pourquoi!»

Sambo et Quimbo, tout en se haïssant à la mort l’un l’autre, se réunissaient pour détester Tom non moins cordialement. Dès l’origine ils avaient su que Legris n’achetait ce nègre que pour en faire leur surveillant durant ses absences. L’aversion qu’ils conçurent en conséquence contre lui, s’accrut chez ces hommes bas et serviles à mesure que celui qui en était l’objet encourait le déplaisir du maître. Ce fut donc fort joyeusement que Quimbo s’acquitta de sa commission.

Tom reçut le message d’un cœur ferme et prévoyant; car il était au fait du plan d’évasion, du lieu de refuge. Il n’ignorait, ni l’implacable et terrible nature de l’homme auquel il avait à faire, ni son despotique pouvoir; mais, fort de l’aide de Dieu, il était prêt à braver la mort plutôt que de trahir en rien les pauvres fugitives.

Il posa son panier à son rang parmi les autres, et levant les yeux au ciel, il dit: «Je remets mon âme entre tes mains! Tu m’as racheté, ô Seigneur Dieu de vérité!» Et il s’abandonna aux rudes poignets de Quimbo, qui l’entraîna brutalement.

«Aye, aye! dit le géant comme il le tirait après lui. Il t’en cuira! Maître fait le gros dos pour tout de bon cette fois; y a pas à fouiner! Tu verras ce qui en revient d’aider nèg’s à maître à décamper! Ah! tu vas en tâter! Tu t’en tireras pas tout entier! va!»

Mais, de ces mots féroces, pas un n’atteignit l’oreille de Tom! – Une voix plus haute lui criait: «Ne crains pas ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire mourir l’âme.» Soudain les nerfs, les os du pauvre homme tressaillirent. On eût dit que le doigt de Dieu l’avait touché; il sentit dans son sein l’énergie d’un millier d’âmes. Entraîné rapidement par Quimbo, il voyait arbres, buissons, cases, tous les témoins de sa dégradation, tourbillonner et disparaître, comme le paysage fuit derrière la course impétueuse d’un char; son cœur battait au dedans de lui; – sa céleste patrie apparaissait presque; – l’heure de la délivrance sonnait!

«Ah ça, Tom,» dit Legris, marchant droit à lui, et le saisissant rudement au collet. Dans l’accès de sa rage il parlait, les dents serrées et par mots entrecoupés: «Sais-tu que j’ai pris la résolution de te TUER?

– Je crois très-possible, maître, répondit Tom avec calme.

– Prends garde! reprit Legris avec une détermination froide et terrible: c’est – un – parti – pris, – bien pris, – entends-tu, Tom? à moins que tu me dises ce que tu sais de ces filles!»

Tom demeura muet.

«M’entends-tu? reprit Legris, frappant du pied avec le rugissement d’un lion courroucé, parle!

– J’ai rien à dire, maître, reprit Tom d’une voix lente, ferme et déterminée.

– Oseras-tu soutenir, chien de chrétien noir, que tu ne sais rien?» dit Legris.

Tom ne répondit pas.

«Parle! fulmina Legris, en le frappant avec fureur; sais-tu quelque chose?

– Je sais, maître; mais je puis rien dire; je puis mourir.»

Legris respira fortement; et, contraignant sa fureur, prit Tom par le bras, approcha sa figure tout contre la sienne, et dit d’une voix terrible: «Écoute bien, Tom! – tu crois, parce que je t’ai lâché déjà, que je ne parle pas pour tout de bon; mais cette fois j’en ai pris mon parti et calculé les frais. Tu m’as toujours résisté: aujourd’hui, vois-tu, je te soumets ou je te tue! Je compterai chaque goutte de sang, à mesure que je les tirerai une à une de tes veines, jusqu’à ce que tu cèdes.»

Tom leva les yeux, regarda Legris et répondit: «Maître, si vous étiez malade, ou en trouble, ou mourant, pour vous sauver je donnerais tout le sang de mon cœur; si, le tirer goutte à goutte de ce pauvre vieux corps, ça pouvait sauver votre précieuse âme, je le donnerais bien volontiers, comme le Sauveur a donné le sien pour moi. Ô maître! chargez pas votre âme d’un si gros péché! Il fera plus mal à vous que mal à moi! Allez au pire du pire, les tourments pour moi ça sera sitôt passé; mais pour vous, si vous ne vous repentez pas, ça n’aura jamais de fin!»

Ce fut comme un fragment de quelque étrange et céleste harmonie vibrant au travers des rugissements d’une tempête. Ce tendre élan de cœur amena une pause soudaine. Legris semblait pétrifié, et demeurait l’œil fixé sur Tom. Le silence était si profond que le bruit du balancier de la vieille horloge, marquant les dernières minutes de grâce et de merci accordées au repentir de cette âme endurcie, se faisaient entendre distinctement.