Un vieux patriarche nègre, qui avait blanchi sur la plantation, et qui était devenu aveugle, se leva, et, joignant ses mains tremblantes, dit: «Enfants, rendons grâces au Seigneur!» Tous s’agenouillèrent à la fois. Jamais Te Deum, avec les pompes de l’orgue, des cloches et du canon, ne fut moitié si émouvant et ne monta plus droit au ciel, que le simple chant de triomphe parti de ces cœurs pieux et naïfs.
Comme ils se relevaient, un autre entonna un hymne méthodiste qui avait pour refrain:
«Ô jubilé, jubilé, c’est l’année
Où le ciel s’ouvre à l’âme pardonnée.»
«Un mot encore! dit George, coupant court aux remerciements de la foule, vous vous rappelez tous notre cher, notre bon oncle Tom?»
Il fit alors un court récit de sa mort, et parla de ses souvenirs affectueux pour tous ses anciens compagnons: «C’est sur sa tombe, mes amis, que j’ai pris, devant Dieu, la résolution de ne jamais plus posséder un esclave, tant qu’il me sera possible de l’affranchir. J’ai juré que personne, du moins par ma faute, ne courrait désormais le risque d’être arraché à sa maison, aux siens, et d’aller mourir, comme il est mort, seul sur une plantation isolée. Ainsi, en vous réjouissant de votre liberté, pensez que vous la devez à cette bonne et belle âme, et acquittez-vous envers elle à force de tendresse pour sa femme et ses enfants. Songez à la joie d’être libres chaque fois que vous verrez LA CASE DE L’ONCLE TOM, et qu’elle réveille en vous tous l’envie de suivre ses traces, d’être comme lui un honnête, un fidèle, un vaillant chrétien.»
CHAPITRE XLVI
Des correspondants de plusieurs parties de ce pays ont fréquemment demandé à l’auteur si le précédent récit était une fiction ou une réalité; voici sa réponse à ces diverses enquêtes.
Les incidents détachés de cette narration sont généralement authentiques. La plupart ont eu lieu sous l’observation immédiate, soit de l’auteur, soit de ses intimes amis. Les caractères ont été étudiés sur nature, et des phrases entières sont rendues mot pour mot, telles qu’elles ont frappé l’oreille de l’auteur, ou celle d’amis dignes de foi qui les lui ont rapportées.
La figure et tout le caractère d’Éliza ne sont que l’esquisse d’un portrait réel. L’auteur connaît de nombreux exemples de l’incorruptible fidélité, de la piété tendre et sincère, de l’inflexible loyauté qui caractérisent l’oncle Tom. Parmi les événements du récit, les plus profondément tragiques, ceux qui offrent l’intérêt le plus romanesque, le plus saisissant, ne sont qu’un reflet exact de ce qui s’est passé dans la vie réelle. Entre autres, l’histoire de la mère traversant l’Ohio sur les glaces flottantes est un fait bien connu. La tragique mort de «la vieille Prue» eut lieu à la connaissance personnelle d’un frère de l’auteur, alors principal commis-receveur d’une des grandes maisons de commerce de la Nouvelle-Orléans. C ’est lui qui a connu le planteur présenté sous le nom de Legris. En parlant de ce misérable, que dans sa tournée de recettes il venait de visiter, il m’écrivait: «Il m’a fait tâter son poing, tout semblable à un marteau de forge ou à une masse de fer, en se vantant qu’il l’avait endurci à terrasser des nègres. En quittant sa plantation j’ai respiré à pleine poitrine, comme si je venais d’échapper de l’antre d’un ogre.»
Il n’y a que trop de témoins vivants dans notre pays qui peuvent certifier que le tragique sort de Tom n’est pas une fiction. Les exemples de ce genre ne sont malheureusement point choses rares. Il suffira de rappeler qu’un des principes fondamentaux de la jurisprudence des États du Sud rejette, si un blanc est en cause, tout témoignage d’homme de couleur. L’on comprendra que, dans mainte occasion, la passion du maître peut l’aveugler sur son intérêt d’argent, et que l’esclave peut avoir en lui assez d’énergie virile, assez de fermeté de principes, pour résister jusqu’à la mort. Dans l’état de choses actuel la vie de l’esclave n’a de protection que celle que lui peut donner le caractère individuel du maître. Des faits, trop pénibles pour que l’on veuille s’y arrêter, parviennent accidentellement à la connaissance du public, et les commentaires qui s’ensuivent sont à peine moins révoltants que les événements qui les provoquent. «Ces cas, dit-on, sont rares; ils n’ont lieu, selon toute probabilité, que de temps à autre: il serait donc injuste d’en rien déduire quant à la pratique générale.» Si les lois de la Nouvelle-Angleterre étaient arrangées de telle sorte qu’un patron pût, de temps à autre, torturer jusqu’à la mort un de ses apprentis, sans qu’il fut possible de traduire le coupable en justice, prendrait-on la chose avec cette étrange tranquillité? dirait-on: «Ces cas sont rares; il serait injuste d’en rien déduire quant à la pratique générale?» Non; ce déni de justice, inhérent au système de l’esclavage, ne peut subsister que dans les États à esclaves.
Les incidents qui ont suivi la capture du navire la Perle ont fait connaître partout l’impudeur scandaleuse des ventes publiques de belles mulâtresses et de quarteronnes. Nous donnerons ici un extrait du discours de l’honorable Horace Mann, un des avocats de la défense: «Au nombre des soixante-seize personnes, dit-il, qui tentèrent en 1848 de s’échapper du district de Colombie sur le shooner la Perle, dont les officiers m’ont pris pour défenseur, se trouvaient plusieurs florissantes jeunes filles, pourvues de ces charmes, de ces séduisants attraits que les connaisseurs prisent si haut. Élisabeth Russel, l’une d’elles, tomba dans les serres d’un marchand d’esclaves, et fut destinée aussitôt à être vendue au marché de la Nouvelle-Orléans. Les cœurs de tous ceux qui virent la pauvre jeune fille furent si vivement touchés, qu’on offrit jusqu’à dix-huit cents dollar de rançon. Plusieurs souscrivirent pour tout ce qu’ils possédaient d’argent, à peu de chose près. Le trafiquant fut inexorable; Élisabeth, envoyée à la Nouvelle-Orléans, fut dérobée, par la miséricorde divine, au sort funeste qui lui était réservé; elle mourut à mi-chemin. Deux autres quarteronnes, toutes jeunes, nommées Edmundson, faisaient partie de la capture. Une sœur, plus âgée qu’elles, alla se jeter aux pieds du marchand qui les expédiait aussi à la Nouvelle-Orléans, et la supplia, pour l’amour de Dieu, d’épargner ces jeunes victimes. Le misérable eut l’impudence de la plaisanter, en énumérant les beaux habits, les riches toilettes que ses sœurs auraient sous peu. «Oui, dit-elle, cela peut réussir en cette vie, mais que deviendront-elles dans l’autre!» Les deux jeunes quarteronnes partirent donc pour être vendues au grand marché. Plus tard elles y ont été rachetées à des prix énormes et ramenées dans le Nord.» N’est-il pas évident, après cela, que l’histoire d’Emmeline et de Cassy rentrent dans le cours ordinaire des choses?
Par un sentiment de justice, l’auteur tient à déclarer que la loyauté d’âme, la chaleureuse générosité de Saint-Clair ne sont pas des qualités étrangères aux habitants du Sud. Une anecdote viendra à l’appui. Il y a peu d’années qu’un habitant du Sud se trouvait à Cincinnati avec un esclave favori qui le servait depuis l’enfance. Ce dernier profita de l’occasion, s’enfuit, et se réfugia chez un quaker, connu par des services rendus aux noirs en pareille occurrence. Le maître fulmina; il avait traité son esclave avec une si constante indulgence, lui avait montré une confiance telle, qu’il était convaincu que, pour s’enfuir ainsi, le jeune homme avait dû être influencé. Le gentleman se rendit chez le quaker dans le premier feu d’une indignation, qui ne dura pas néanmoins, car la candeur et la bonne foi étaient grandes chez lui. Un point de la question qu’il n’avait jamais envisagé lui fut mis sous les yeux, et il déclara immédiatement que si l’esclave exprimait en sa présence le désir d’être libre, il promettait de l’affranchir. L’entrevue eut lieu en conséquence, et Nathan fut interrogé par son jeune maître, qui lui demanda si jamais, en quoi que ce fût, il avait eu à se plaindre de la façon dont il était traité?