Lentement Tom releva la tête, et promena autour de lui un long regard triste et résigné.
«Non, non, dit-il; moi, je reste: Éliza s’en va, – elle a bon droit – ce n’est pas moi qui dirai non, – une mère doit partir. – Mais tu as entendu, femme; s’il faut vendre Tom, ou que tout aille à ruine et à sac, qu’on me vende! – j’en pourrai supporter autant qu’un autre peut-être!» ajouta-t-il, et un soupir convulsif ébranla sa large poitrine. «Chaque fois que maître appelait Tom, Tom était là: il y sera encore. La passe appartient à maître; je n’ai trompé maître jamais, je ne le tromperai pas aujourd’hui. Il vaut mieux vendre moi seul que perdre et vendre tout. Le maître n’est pas à blâmer, Chloé! il prendra soin de toi et des pauvres…»
Il se tourna vers le coffre à roulettes où moutonnaient tant de petites têtes crépues, et le cœur lui manqua. S’appuyant sur le dos de sa chaise, il couvrit sa face de ses larges mains; des sanglots profonds et uniques ébranlèrent tout son corps, et de grosses larmes, filtrant entre ses doigts, inondèrent le plancher. Des larmes, lecteur blanc, semblables à celles que vous avez versées sur le cercueil de votre premier-né; des larmes, madame, semblables à celles qui brûlaient vos yeux lorsque le râle de votre enfant expirant pénétra votre oreille! car Tom était un homme comme vous, lecteur; et vous, madame, avec vos habits soyeux, vos joyaux, vos parures, vous n’êtes qu’une femme, et dans les grandes et terribles épreuves de la vie, tous vous ressentez une même angoisse.
«Un mot de plus, dit Éliza s’arrêtant sur le seuil. J’ai vu mon mari cette après-midi; je ne me doutais guère, alors de ce qui allait arriver! Mais lui, ils l’ont poussé à bout, et il me venait dire qu’il s’enfuirait; tâchez, si vous pouvez, de lui faire savoir que je suis partie, et pourquoi; dites-lui que j’essaierai de gagner le Canada. Faites-lui mes tendresses, et recommandez-lui bien, si je ne dois plus le revoir, – elle se détourna un moment, puis ajouta d’une voix étouffée: – recommandez-lui d’être aussi bon qu’il peut l’être, afin que nous nous retrouvions là-haut. – Rappelez Bruno, ajouta-t-elle, renfermez-le; pauvre bête! il ne faut pas qu’il me suive.»
Encore quelques mots, quelques larmes, un simple adieu, une bénédiction, et, serrant son enfant effrayé sur son sein, elle disparut dans l’ombre.
CHAPITRE VI
La discussion prolongée de la nuit précédente ayant tenu monsieur et madame Shelby longtemps éveillés, ils se levèrent, le lendemain, un peu plus tard que de coutume.
«Que devient Éliza?» dit madame Shelby, après avoir inutilement sonné plusieurs fois. Un garçon de couleur entra au moment même, apportant de l’eau chaude à M. Shelby qui était en train de se raser.
«Andy, reprit sa maîtresse, va frapper à la porte d’Éliza, et dis-lui que voilà trois fois que je la sonne. – Pauvre fille!» murmura-t-elle avec un soupir.
Andy reparut presque aussitôt, les yeux démesurément ouverts.
«Seigneur! maîtresse! les tiroirs à Lizie tout ouverts, et toutes ses hardes par place! m’est avis qu’elle a décampé.»
La vérité éclata aux yeux du mari et de la femme, et M. Shelby s’écria:
«Elle en aura eu vent; et elle est déjà loin.
– Le Seigneur en soit loué! s’écria sa femme, j’espère que oui.
– Devenez-vous folle, madame? dit Shelby. Ce serait une belle affaire! Haley, qui m’a vu hésiter pour l’enfant, me croirait complice de l’évasion. – Cela touche à l’honneur!» et il sortit en hâte.
Il y eut grande rumeur; des allées, des venues; les portes s’ouvraient, se refermaient, et durant un bon quart d’heure, des faces de toutes les nuances apparurent dans tous les coins. La seule personne qui aurait pu éclaircir l’affaire, la cuisinière en chef, tante Chloé demeura muette. Un épais nuage assombrissait sa face jadis si riante, et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du déjeuner, comme si elle ne voyait ni n’entendait rien du remue-ménage qui bourdonnait autour d’elle.
Bientôt une douzaine environ de petits drôles furent perchés, comme autant de corbeaux, sur la balustrade de la véranda, chacun ambitionnant l’honneur d’être le premier à apprendre au massa étranger sa mauvaise chance.
«Li en devenir fou, je gage! dit Andy, – li jurer, pas vrai? demanda Jacquet, le petit noireau.
– Oh que oui, li jurer! dit la petite Mandy à la tête crépue, moi l’entendre bien, à dîner, hier. Moi tout savoir, parce que m’étais fourrée dans l’office entre les grandes cruches à maîtresse, et pas moi perdre un mot!» et Mandy qui, de ses jours, n’avait deviné, pas plus que ne l’eût fait un chat noir, le sens de la phrase prononcée devant elle, se donna des airs importants, et se pavana, oubliant d’ajouter que, si elle était accroupie entre les jarres, elle y avait ronflé de tout son cœur.
Lorsque Haley parut enfin, tout botté, tout éperonné, il fut salué de toutes parts de la grande nouvelle. Les lutins de la véranda ne furent pas déçus dans l’espoir de l’entendre «jurer et sacrer.» Ce qu’il exécuta couramment avec une véhémence qui les délecta pendant qu’ils faisaient le plongeon, à droite et à gauche, pour esquiver l’atteinte de sa cravache. Poussant alors, en masse, une formidable huée, ils dégringolèrent sur le gazon flétri, où ils se livrèrent, avec d’inextinguibles éclats de rire, aux culbutes les plus désordonnées.
«Si je tenais les petits démons! murmurait Haley entre ses dents.
– Ah! ah! vous pas les tenir sitôt!» dit Andy, avec une triomphante cabriole, et dès que l’infortuné marchand eut tourné le dos, le malin singe se lança dans une enfilade effrénée d’indescriptibles grimaces.
«J’ai à vous dire, Shelby, qu’il se passe céans de fort étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. Comment! la fille est, dit-on, au diable et son marmot avec elle?
– Monsieur Haley, madame Shelby est présente, dit monsieur Shelby.
– Pardon, madame, et Haley salua légèrement, le front de plus en plus rembruni. Je n’en répète pas moins que la nouvelle est des plus étranges: est-elle vraie, monsieur?
– Monsieur, répliqua M. Shelby, si vous avez à me parler, j’ai droit d’exiger de vous les égards qui s’observent entre gens bien nés. Andy! débarrassez monsieur de son chapeau et de sa cravache. – Prenez un siège, monsieur. – Oui, monsieur, je regrette d’avoir à vous dire que la jeune femme, exaspérée parce qu’elle a appris ou deviné de notre affaire, s’est emparée de l’enfant, et a pris la fuite cette nuit même.
– Je m’attendais qu’on jouerait franc jeu avec moi, je l’avoue, grommela Haley.
– Qu’est-ce à dire, monsieur? s’écria Shelby se retournant avec vivacité. Que prétendez-vous faire entendre? si qui que ce soit s’avise de mettre en question mon honneur, je n’ai qu’une réponse à faire.»
Le trafiquant blanchit quelque peu à cette réplique, et repartit sur un ton plus bas: «C’est diablement dur, tout de même, pour un brave homme qui a fait un marché loyal, d’être floué de la sorte!
– Si je ne faisais la part de votre désappointement, monsieur Haley, reprit Shelby, je n’aurais pas supporté votre façon cavalière de pénétrer chez moi ce matin; mais, quelles que soient les apparences, je persiste à répéter que je ne supporterais pas la moindre allusion à une connivence déloyale dont je suis incapable. Je me regarde, du reste, comme obligé de vous prêter toute assistance. Chevaux, domestiques, tout ce qui peut vous aider à recouvrer votre propriété est à vos ordres. – Bref, poursuivit-il, retombant soudain de son ton de froide dignité à sa bonhomie habituelle et familière: ce qu’il y a de mieux à faire pour vous, Haley, croyez-moi, c’est de redevenir bon enfant, de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite.»