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Madame Shelby se leva: ses occupations, dit-elle, ne lui permettraient pas de faire, ce matin, les honneurs de sa table, et laissant la chambre, elle chargea une digne matrone mulâtre du soin de servir le café.

«La brave dame ne raffole pas de votre humble serviteur, dit Haley, avec un effort maladroit pour se mettre à l’aise.

– Je ne suis pas habitué à entendre parler de ma femme sur ce ton, répliqua sèchement M. Shelby.

– Pardon! excuse! affaire de plaisanterie, voyez-vous! dit Haley avec un rire forcé.

– Il est des plaisanteries plus agréables les unes que les autres, repartit Shelby.

– Peste! il s’est joliment enhardi depuis que j’ai signé les quittances. Le diable l’enlève! murmura Haley à lui-même. Il tranche du grand, pour l’heure!»

Jamais, dans aucune cour, chute de premier ministre n’occasionna plus d’orageuses sensations que la nouvelle du destin de Tom n’en souleva parmi ses camarades. Ce thème revenait incessamment, partout, dans toutes les bouches, et l’on ne taisait autre chose, à la maison et au dehors, que discuter les résultats probables de cet événement. La fuite d’Éliza (sans précédents sur l’habitation) venait encore stimuler l’excitation générale.

Sam le Noir, ainsi nommé parce qu’il avait environ trois couches d’ombre en plus que les autres fils d’ébène de l’endroit, Sam tournait et retournait le sujet sous toutes ses faces, avec une finesse de perception et une justesse de prévision, quant aux conséquences en rapport avec son bien-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré patriote blanc de Washington.

«C’est un mauvais vent celui qui souffl’ nulle part, – vrai! dit Sam, d’un ton sentencieux; et il releva sa culotte par un tour de reins, ajustant avec adresse un long clou à la place d’un bouton absent; trait de génie mécanique qu’il contempla ensuite avec une évidente satisfaction; – oui, être mauvais le vent qui souffl’ nulle part! répéta-t-il; v’là Tom en bas! – place en haut pour quelque autre nèg’; – pourquoi pas Sam l’autre nèg’? – Tom allait par ci, Tom allait par là, toujours la passe en poche et les bottes cirées, lui, Tom, un quasi massa. Maintenant, pourquoi pas le tour à Sam?

– Ohé, Sam, ohé! maître veut que tu lui amènes Bill et Jerry, cria Andy, coupant court au soliloque.

– Hé, oh! quoi qui est en l’air, à présent, petit?

– Bon! tu sais pas, p’t-être! Lizie a pris ses jambes à son cou, et file avec le marmot.

– Va, enseigne à ta grand’mère, reprit Sam, avec un ineffable dédain. Je savais tout ça en masse; le nèg’ est pas si vert, va!

– Tout d’même maître veut Bill et Jerry sellés et bridés au plus vite; et toi, moi, et massa Haley, allons courir après Lizie.

– Bon! nous y v’là. C’est Sam, à présent. Sam est le nèg’. On va voir comment je vous l’attraperai! maître saura ce que vaut Sam.

– Ah! mais, Sam! regardes-y à deux fois, vois-tu! car maîtresse ne veut pas Lizie être happée; et la main de maîtresse est bien près de ta laine.

– Eh, oh! cria Sam, écarquillant les yeux; comment sais-tu ça, petit?

– Moi l’avoir entendu de mes oreilles, ce même béni matin, comme je portais à maître l’eau pour sa barbe. C’est moi que maîtresse a envoyé voir pourquoi Lizie ne venait pas rhabiller; et quand j’ai dit que Lizie était partie, maîtresse se soulever sur son séant et crier: «Dieu soit loué!» Maître, tout en colère: «Vous êtes folle!» qu’il a dit, le maître; mais maîtresse sait le tourner: Dieu me bénisse! Le côté de la haie de maîtresse est encore le plus sûr.»

Là-dessus, Sam le Noir gratta sa caboche laineuse qui, à défaut d’autre science, était largement pourvue de celle que prisent le plus les hommes politiques de tous pays et de toute couleur. Il savait, comme on dit, à merveille de quel côté son pain était beurré. Enseveli dans de profondes méditations, il relevait et tiraillait, encore et encore, sa culotte, geste favori qui l’assistait d’ordinaire dans ses préoccupations mentales.

«N’y a pas à se fier à quoi que ce soit, – non, – ce monde ici est une attrape, dit enfin Sam, parlant en philosophe, et accentuant l’adverbe en homme de vaste expérience au fait de bon nombre d’autres genres de mondes, et qui juge avec connaissance de cause; – j’aurais gagé, poursuivit-il enfin, que maîtresse allait mettre toutes nos jambes après Lizie.

– Pour la ravoir, oui-dà! mais toi, grand noir nèg’ pas savoir guigner au travers d’une échelle! maîtresse ne veut pas que massa Haley agrippe le petit à Lizie; voilà l’histoire.

– Ohé, oh! cria Sam, avec cette étrange intonation gutturale connue seulement de ceux qui ont vécu parmi les nègres.

– Je t’en dirais encore plus long, poursuivit Andy; mais il faut amener les chevaux et vite, car j’ai entendu maîtresse s’enquérir de toi. Assez musé comme ça.»

Sam se pressa alors tout de bon, et reparut bientôt, chevauchant d’un air superbe, et se dirigeant vers la maison avec Jerry et Bill en plein galop. Sans rien rabattre de leur fougue, il sauta légèrement de côté, leur fit raser, comme un tourbillon, le bord du montoir, et les arrêta net devant. Le poulain de Haley, bête jeune et ombrageuse, rua, se cabra, secouant violemment son licol.

«Ho! ho! nous sommes chatouilleux, dit Sam, et un éclair de malice illumina son noir visage; – la, la! je vous vas soigner.»

Un large hêtre ombrageait l’endroit, et jonchait le sol de ses petits fruits triangulaires. Sam en prit un entre ses doigts, et s’approcha du poulain, qu’il caressa et flatta doucement, comme pour le calmer. Se donnant l’air de redresser la selle, il la souleva, et glissa dessous avec adresse la petite faine aux coins aigus, de façon à ce que le moindre poids qui appuierait dessus irritât outre mesure la sensibilité nerveuse du poney, sans laisser sur son dos la plus légère marque.

«Là! moi soigner li,» dit Sam, roulant ses prunelles et s’accordant à lui-même une grimace d’approbation.

En ce moment, madame Shelby, se montrant au balcon, lui fit signe d’approcher. Aussi déterminé à bien faire sa cour qu’aucun solliciteur d’emplois vacants à Washington ou à Saint-James, Sam s’avança aussitôt.

«Vous avez bien tardé, Sam, pourquoi cela? j’avais chargé Andy de vous presser.

– Le bon Dieu bénisse maîtresse! Les chevaux se laissent pas attraper à la minute; eux gambader là-bas, là-bas, à travers les grands herbages du sud, et Dieu sait où!

– Combien de fois vous ai-je répété, Sam, – de ne pas dire: «Dieu vous bénisse! Dieu sait!» et autres choses semblables! c’est mal.

– Le bon Dieu bénisse mon âme! Je l’oublie pas, maîtresse, moi le dire jamais, jamais.

– Mais, Sam, vous venez de le redire encore.

– Moi! oh Seigneur Dieu! non, j’ai pas dit! – le dirai jamais plus.

– Faites-y attention, désormais.

– Maîtresse, laissez à Sam seulement le temps de souffler, et il repart du pied droit. Tout attention, à présent.

– Eh bien, Sam, c’est vous qui accompagnerez M. Haley pour lui enseigner la route et lui venir en aide. Ayez grand soin des chevaux, Sam. Vous savez que Jerry boitait un peu la semaine passée; ne poussez pas trop vos bêtes.»

Ces derniers mots, dits à voix basse, furent énergiquement accentués.

«Laissez faire à l’innocent, au nèg’, maîtresse, répliqua Sam avec un roulement d’yeux des plus expressifs, Li bon Dieu sait… Holà, moi pas dire!» et il ravala son souffle avec une grimace d’appréhension tellement drôle, qu’en dépit d’elle-même madame Shelby se mit à rire. «Oui, oui, maîtresse, Sam aura l’œil aux chevaux.