«N’était-ce pas Lizie qui se cachait dans ce trou de vallon? Ces exclamations parlaient toujours aux endroits les plus raboteux, les plus rocailleux de la route, lorsqu’il était très-difficile de pousser les chevaux, et toujours Haley était tenu en haleine.
Après avoir chevauché de la sorte une bonne heure, tous trois, par une brusque descente, arrivèrent tumultueusement dans une large cour entourée de granges. Tous les bras étant occupés dans les champs, il n’y avait personne en vue; mais la ferme, dont ces granges faisaient partie, barrait la route, qui évidemment se terminait là.
«L’ai-je pas dit! moi, avoir bien prévenu massa, gémit Sam le noir d’un air d’innocence. Les massa étrangers pouvoir pas connaître le pays comme les neg’s nés natifs de l’endroit.
– Drôle! s’écria Haley, tu ne le savais que trop!
– Oh! moi dire tout bien juste à massa: et massa pas vouloir me croire. J’ai dit que c’était tout fermé: barrières, haies, fossés, pas possible de passer. M’as-tu pas entendu, Andy?»
La chose était trop vraie pour être disputée; force fut au malheureux marchand de dissimuler sa rage d’aussi bonne grâce qu’il le put, et tous trois, tournant casaque, se dirigèrent vers la route neuve.
Grâce à ces nombreux délais, il pouvait y avoir trois quarts d’heure qu’Éliza avait endormi son enfant dans l’auberge, lorsque le trio atteignit le village. Assise à la fenêtre, la jeune femme regardait dans une autre direction, quand l’œil perçant de Sam la découvrit. Haley et Andy se trouvaient de quelques pas en arrière. Dans cette crise, Sam parvint à faire enlever son chapeau par le vent, et poussa un cri lamentable qui la fit tressaillir; elle se rejeta en arrière. La petite cavalcade fila le long de la fenêtre et s’arrêta devant le portail.
Un million de vies semblèrent se concentrer dans le sein d’Éliza; une porte dérobée donnait sur la rivière; enlevant l’enfant dans ses bras, elle descendit rapidement les marches, et disparaissait derrière la berge, lorsque Haley l’aperçut en plein. Se jetant à bas de son cheval, il appela à grands cris: Sam! Andy! et s’élança sur ses traces, comme un limier court sur un daim. À ce moment de vertige les pieds de la fugitive ne touchaient pas terre; en un clin d’œil elle eut gagné l’extrême bord; ils arrivaient sur elle. Animée d’une force que Dieu n’accorde qu’au désespoir, avec un cri sauvage et un terrible élan, elle franchit d’un saut le courant bourbeux qui longeait la rive, et se trouva sur le radeau de glaçons qu’il charriait au delà. C’était un bond prodigieux, – la folie, la frénésie seules le pouvaient tenter; et Sam, Andy, Haley, les mains levées, crièrent instinctivement.
Le glaçon verdâtre sur lequel elle s’abattit craqua, et s’enfonça sous son poids, mais elle ne s’y arrêta pas. Avec des cris perçants et une indomptable énergie, elle s’élance sur un autre, puis sur un autre glaçon; elle trébuche, se relève, chancelle, glisse, rebondit, s’élance encore; ses souliers sont partis, ses bas coupés; son sang marque chacun de ses pas; elle n’aperçoit rien, n’entend rien, ne sent rien, jusqu’à ce que, vaguement, comme en un rêve, elle entrevoie l’autre bord, et un homme qui l’aide à y grimper.
«Brave fille, qui que tu sois! brave créature!» criait l’homme en jurant.
Éliza reconnut la voix et les traits d’un fermier qui habitait près de son ancienne maison.
«Oh! monsieur Symmes! – sauvez-moi – sauvez-moi, – cachez-moi! cria Éliza.
– Comment donc! qui est-ce là? – Eh mais, n’est-ce pas la fille des Shelby? dit l’homme, – Mon enfant! – ce garçon! – ils l’ont vendu! là est son maître, dit-elle, montrant du doigt la rive du Kentucky. Oh! monsieur Symmes, vous aussi vous avez un petit garçon!
– Oui, j’en ai un, dit l’homme, qui, d’une façon rude et tendre tout à la fois, la tirait en haut de la berge escarpée. D’ailleurs, vous êtes une courageuse fille, et j’aime ce qui est grand.» Quand ils eurent gagné le plateau, l’homme s’arrêta.
«Je serais content de faire quelque chose pour vous, mais je n’ai pas où vous mettre. La seule aide que je vous puisse donner, c’est de vous conseiller d’aller là! et il lui montra une grande maison blanche, à l’écart, sur l’alignement de la grande rue du village. Allez-y; il s’y trouve de bonnes gens; il n’y a pas de doute qu’ils ne vous aident; – ils s’entendent à ces sortes d’affaires.
– Que le Seigneur vous bénisse, dit Éliza avec ferveur.
– N’y a pas de quoi, n’y a pas de quoi, dit le brave homme, c’est bien le moins.
– Et, bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne!
– Mille tonnerres! pour qui me prends-tu, la fille?
Certes, non. Voyons, va maintenant, comme une bonne et brave créature que tu es. Tu as bien gagné ta liberté, et tu l’aurais si ça dépendait de moi.»
Éliza serra son fils entre ses bras, et marcha d’un pas ferme et rapide. L’homme restait à la regarder.
«Shelby trouvera peut-être que ce n’est pas un acte de bon voisinage, mais, qu’y faire? S’il attrape une de mes gaillardes dans la même passe, ma foi, il est bien venu à prendre sa revanche! Bah! jamais je n’aurai le cœur de voir de pauvres êtres, n’importe lesquels, courir, panteler hors d’haleine, avec les chiens sur leurs talons, et de me mettre aussi contre eux! Ma foi, je ne vois pas pourquoi je chasserais pour le compte d’autrui!»
Ainsi parla ce pauvre habitant du Kentucky, vrai païen, ignorant ses devoirs constitutionnels, agissant en chrétien. Mieux élevé, plus éclairé, il aurait su mieux se conduire.
Haley, stupéfié, était resté immobile spectateur de toute la scène, jusqu’à ce qu’Éliza eût complètement disparu; alors il tourna vers Sam et Andy sa face désappointée et son œil interrogateur.
«En v’là un beau coup! dit Sam.
– Il faut que la fille ait sept diables dans le corps! dit Haley. Elle bondissait comme un chat sauvage!
– Pardon, excuse, massa, reprit Sam en se grattant la tête, mais, moi, pas tenté suivre sa route: pense pas, moi, être assez vif pour ça! et les côtes du noir s’ébranlèrent sous son rire enroué.
– Tu ris, drôle! grommela le marchand.
– Dieu vous bénisse, massa, pas possib’ de s’en empêcher, dit Sam s’abandonnant à ses ravissements trop longtemps contenus. Elle était si comique! elle sautait! elle courait, – et la glace craquait, enfonçait! – et pouff! et piff! et spliche! et splache! quels bonds! – Seigneur Dieu comme elle y allait!» Sam et Andy éclatèrent d’un rire immodéré, et les larmes jaillirent de leurs yeux.
«Je vous ferai rire à l’envers, drôles!» dit Haley. Sa cravache voltigea autour de leurs têtes; tous deux firent le plongeon, et s’élançant vers le haut de la rive, ils furent en selle avant qu’il les eût rattrapés.
«Bonsoir, massa, dit Sam avec une gravité solennelle; moi, deviner maîtresse être bien en peine de Jerry. Massa Haley n’avoir plus besoin de nous. Jamais maîtresse vouloir permettre ses chevaux traverser ce soir sur le pont de Lizie.»
Donnant un facétieux coup de poing dans les côtes de Andy, il prit le trot, suivi de son camarade, et leurs éclats de rire moururent à distance emportés sur la brise du soir.
CHAPITRE VIII
C’était à la tombée du crépuscule qu’avait eu lieu la fuite désespérée. Le brouillard grisâtre qui s’élevait de la rivière enveloppa Éliza comme elle disparaissait sur le haut de la berge, et que le courant gonflé, tumultueux et les glaces flottantes élevaient une infranchissable barrière entre le chasseur et sa proie. Lentement, l’air déconfit, Haley regagna la petite taverne pour y ruminer à l’aise sur le parti à prendre. L’hôtesse lui ouvrit un étroit salon, garni d’un lambeau de tapis, d’une table couverte d’une toile cirée noire et luisante, et de quelques misérables chaises à hauts dossiers de bois. Au-dessus d’une grille enfumée, le manteau de la cheminée se parait de plâtres coloriés de tranchantes couleurs, et, à côté, s’étendait un banc des plus durs et d’une longueur démesurée. Ce fut là que s’établit Haley pour méditer à loisir sur l’instabilité des espérances humaines.