«Marie, dit M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras, il est temps; éveillez-les, nous devrions déjà être loin.»
Madame Bird déposa promptement les différents objets dans une petite malle qu’elle ferma, en priant son mari de la faire porter dans la voiture, et elle courut appeler la pauvre femme. Celle-ci, couverte d’un manteau, d’un chapeau et d’un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice, parut bientôt sur le seuil, son enfant dans ses bras. Le sénateur la fit au plus vite monter en voiture, et sa femme se hissa derrière lui sur le marche pied. Éliza, penchée hors de la portière, tendit sa main, aussi belle, aussi douce, aussi blanche que celle qui la prit en retour; ses longs yeux noirs s’attachèrent à ceux de madame Bird avec une expression pénétrante et passionnée; il semblait qu’elle allait parler; ses lèvres s’entr’ouvraient frémissantes; deux fois elle essaya, mais aucun son ne put sortir: du doigt elle montra le ciel avec un regard ineffable, retomba sur son siège, se couvrit le visage de ses mains, et la voiture roula.
La situation était des plus critiques pour le patriote qui venait, la semaine précédente, de provoquer, dans la législature de son pays, de sévères mesures contre les esclaves fugitifs, leurs receleurs et leurs complices. L’éloquence de notre bon sénateur avait, à la session de l’Ohio, rivalisé avec celle qui fit tant d’honneur, au grand Congrès, à ses confrères de Washington. Sublime comme eux, les mains dans ses poches, il avait vitupéré contre la faiblesse sentimentale de ceux qui peuvent mettre en balance, avec les grands intérêts de l’État, leur puérile pitié pour quelques misérables fugitifs.
Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l’avait fait pénétrer dans toutes les âmes; mais alors il ne voyait que les froides lettres qui forment le mot fugitif; tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d’un noir, portant un paquet au bout d’un bâton, avec ces mots burinés au-dessous: En fuite: appartenant au soussigné; mots qu’il avait si souvent lus dans les annonces des journaux. L’impression, la poignante réalité, l’œil qui implore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l’appel déchirant d’une angoisse désespérée, il ne les avait pas même rêvés. Il n’avait garde d’imaginer que le fugitif pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans défense – comme celui qui portait maintenant le petit chapeau, si vite reconnu, de l’enfant qu’il avait vu mourir. Ainsi donc, notre sénateur n’étant ni de bronze ni de pierre, – mais un homme et un homme de cœur, – son patriotisme se trouvait en triste passe. N’en triomphez pas trop à ses dépens, bons frères des États du Sud, car nous doutons fort que beaucoup d’entre vous eussent lieu en pareille circonstance de se targuer de plus d’héroïsme. Nous avons des raisons de croire que dans les États du Kentucky, du Mississipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquelles l’appel du malheur n’arrive point en vain. Ah! bons frères et compatriotes! est-il loyal de votre part de réclamer de nous des services que, fussiez-vous à notre place, votre magnanimité vous défendrait de rendre?
Quoi qu’il en soit, si notre brave sénateur se chargeait la conscience d’un péché politique, il était en bon train de l’expier par une nuit de pénitence. Il y avait eu d’interminables périodes de pluies; le profond et riche sol de l’Ohio est, on le sait, des plus fangeux, et il fallait suivre une route à rails du bon vieux temps.
«Quelle sorte de route donc? demanderont les voyageurs de l’Est qui ne connaissent de rails que ceux sur lesquels volent les locomotives.»
Sachez alors, innocent ami, que dans ces bienheureuses régions de l’Ouest, où la boue est d’une profondeur sans limites, les routes sont fabriquées à l’aide de troncs d’arbres raboteux placés transversalement côte à côte, et revêtus de terre, mousse, gazon, de tout ce qui vient sous la main, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du pays s’applaudissent, appellent ce piège à roues une route, et s’empressent de trotter dessus. Avec le temps et les pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagent çà et là, s’arrêtent dans des postures pittoresques, un bout en l’air, l’autre en bas, ou bien faisant la croix, et laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d’une boue noire et liquide.
C’était sur une route de ce genre que trébuchait notre sénateur, tout en réfléchissant, autant que le permettaient les circonstances, tandis que s’embourbaient les roues et que les essieux criaient. Tantôt on penche d’un côté, tantôt de l’autre. – Un soubresaut imprévu jette sur la portière inclinée le sénateur, l’enfant, la femme, et soudain la voiture s’arrête: on entend Cudjoe au dehors pester après ses chevaux; ils tirent, ils s’évertuent en vain. Lorsque le sénateur a perdu toute patience, l’équipage se relève d’un bond; – les deux roues de devant plongent dans le vide, et femme, enfant, sénateur vont donner du nez sur les coussins. – Le chapeau du sénateur s’enfonce sans cérémonie sur sa tête en façon d’éteignoir; – l’enfant crie; – Cudjoe adresse à ses bêtes qui ruent en se cabrant sous le fouet les plus énergiques exhortations. La voiture se relève encore; – cette fois, ce sont les roues de derrière qui glissent dans l’abîme, et les voyageurs sont rejetés pêle-mêle sur le siège du fond; les coudes du sénateur décoiffent la jeune femme, dont les pieds, en revanche, vont se loger dans le malheureux castor, qui du choc a rebondi: quelques minutes encore, et le bourbier est franchi, les chevaux pantelants s’arrêtent; – le sénateur ramasse son chapeau, la femme rattache le sien, apaise son enfant, et tous trois se raidissent contre les événements à venir.
Durant un bout de chemin, ce n’est plus que le roulis criard et habituel des roues boiteuses, entremêlé de quelques cahots et secousses; mais, à l’instant où nos voyageurs se flattent d’être hors de peine, un soudain plongeon les met subitement sur pied, et les rejette non moins subitement sur leur siège; la voiture s’arrête net, et Cudjoe, après s’être beaucoup agité au dehors, paraît à la portière.
«Maître, s’il vous plaît, la place être fort mauvaise. Pas possible s’en tirer: faut mettre des rails, pour sûr.»
Le sénateur, en désespoir de cause, se prépare à sortir; il tâte, indécis, cherchant la terre ferme; soudain son pied s’enfonce à une incommensurable profondeur. Il s’efforce de le retirer, perd l’équilibre, roule dans la boue, d’où il est repêché par le fidèle Cudjoe, dans le plus déplorable état.
Par pure sympathie pour les os du lecteur, nous renonçons à poursuivre ce récit. Les voyageurs de l’Ouest qui ont passé les heures de la nuit dans l’agréable occupation d’arracher les pieux des barrières pour en faire des rails, et tirer leurs voitures de quelque abominable trou, auront une compassion suffisante de notre infortuné héros. Demandons-leur pour lui une larme silencieuse et passons.
Il était fort tard lorsque la voiture, boueuse et ruisselante, sortit de la crique, et s’arrêta à la porte d’une grande ferme. Il fallut quelque persévérance pour en réveiller les habitants; enfin le respectable propriétaire parut et débarra la porte. C’était un grand, gros, robuste ourson, de six pieds et quelques pouces de haut en dehors des bottes, enveloppé d’une blouse de chasse de flanelle rouge. Une natte épaisse et emmêlée de cheveux roux, une barbe de même nuance et de plusieurs jours de date, ne contribuaient pas à rendre son extérieur prévenant. Il demeura quelques minutes tout droit, levant en l’air sa chandelle, lorgnant nos voyageurs d’un œil hagard, avec une expression effarouchée des plus lisibles. Ce ne fut pas sans efforts que le sénateur parvint à lui faire comprendre ce dont il s’agissait. Pendant qu’il s’y évertue, faisons connaître un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.