L’honnête vieux Jean Van Trompe, jadis propriétaire de vastes biens dans le Kentucky, et d’un personnel d’esclaves très-considérable, n’avait d’un ours que la peau. Doué par la nature d’un cœur juste, honnête et noble, un grand cœur dans un corps de géant, il avait pendant quelques années supporté, avec un malaise croissant, le jeu d’un système également funeste à l’oppresseur et à l’opprimé. Un jour enfin son noble cœur se gonflant de façon à rompre sa chaîne, il avait pris son portefeuille, et traversant l’Ohio, acheté dans cet État bon nombre d’hectares d’un terrain riche et productif. Après quoi, affranchissant tout son monde, hommes, femmes, enfants, il les expédia dans des charrettes à ces nouvelles terres pour s’y établir; et l’honnête Jean, se retirant sur une ferme isolée au bord d’une baie, jouissait en paix, dans cette profonde retraite, de sa conscience et de ses réflexions.
«Êtes-vous homme à protéger une pauvre femme et son enfant contre ces traqueurs d’esclaves? demanda nettement le sénateur.
– Je suppose que oui! répondit Van Trompe avec quelque emphase.
– J’en étais sûr.
– Qu’ils y viennent! reprit le brave homme, développant dans toute leur étendue ses membres musculeux. Qu’ils y viennent! j’ai sept fils, chacun de six pieds de haut, tous à leurs ordres. Présentez-leur nos humbles respects! poursuivit le facétieux Jean Van Trompe, dites-leur que nous sommes prêts! que le plus tôt sera le mieux!» Le géant passa sa main puissante à travers le chaume épais qui formait sa chevelure, et éclata d’un rire homérique.
Fatiguée, exténuée, abattue, la pauvre Éliza se traîna vers la porte, son enfant profondément endormi dans ses bras. L’ourson approcha la lumière de sa figure, et, laissant échapper un grognement de compassion, ouvrit la porte d’une petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se trouvaient; il lui fit signe d’y entrer, alluma une chandelle, posa le flambeau sur la table, et s’adressant alors à Éliza:
«Maintenant, je vous le dis, jeune fille, ne vous avisez pas d’avoir peur. Qu’ils y viennent! je ne vous dis que ça; je suis prêt! et il montra deux ou trois bonnes carabines rangées au-dessus de la cheminée. Ceux qui me connaissent, un brin seulement, savent assez qu’il ne serait pas sain du tout d’essayer d’enlever quelqu’un de chez moi, malgré moi! Or donc, dormez maintenant sur les deux oreilles, comme si votre mère vous berçait.» Ayant parlé, il referma la porte.
«C’est qu’elle est des plus jolies, dit-il au sénateur; et en pareil cas les plus belles ont les meilleures raisons de se sauver, pour peu qu’elles aient quelques sentiments; je suis au fait!
Le sénateur raconta en peu de mots les aventures d’Éliza.
– Oh! – ah! – ouf. – Allons! – demandez-moi un peu! – Hé là là! – elle! oh! elle! – une mère! Eh! c’est la nature même! et chassée comme un daim, pour avoir des sentiments naturels, pour avoir agi comme doit agir une mère! Ces choses-là me feraient jurer! dit l’honnête Jean, essuyant ses yeux du revers de sa main rugueuse. Voyez-vous, monsieur, c’est pourquoi j’ai passé des années et des années sans me joindre à aucune Église: les ministres de nos côtés prêchaient que la Bible autorise ces rafles d’hommes. Je ne pouvais leur tenir tête, moi, avec leur grec et leur hébreu! je les plantai donc là, eux et leurs livres. Ce n’est que lorsque j’ai trouvé un ministre qui pouvait leur river leur clou, en grec et en toutes langues, et qui prêchait juste le contraire, que j’ai dit: Voilà mon homme! et j’ai mordu à la chose et joint sa chapelle, – C’est là l’histoire! Et Jean qui s’était empressé, tout en parlant, de déboucher quelques bouteilles d’un cidre mousseux, le servit à son hôte.
– Vous ferez bien, voyez-vous, de nous rester jusqu’au jour, poursuivit-il cordialement. J’appellerai la vieille, et votre lit sera fait en un clin d’œil.
– Merci, mon bon ami, je devrais être parti déjà. Il faut que je prenne la diligence pour Colombus.
– Ah! s’il le faut, alors je fais un bout de chemin avec vous, et je vous montrerai une traverse qui vaut mieux que la détestable route par laquelle vous êtes venu.»
Jean s’équipa, prit une lanterne, et guida la voiture par un chemin qui descendait vers le bas de la ferme. En le quittant le sénateur lui mit dans la main un billet de dix dollars.
«C’est pour elle, dit-il.
– Oui, oui, répliqua Van Trompe aussi brièvement.» Ils échangèrent une poignée de mains, et se séparèrent.
CHAPITRE XI
Le jour apparaît gris et brumeux à travers la fenêtre de la case de l’oncle Tom. Il éclaire des visages abattus, reflets de cœurs plus tristes encore. Une ou deux chemises grossières, mais propres, fraîchement repassées, sont posées sur le dos d’une chaise devant le feu, et sur la petite table à côté, tante Chloé en étale une troisième. Elle unit et aplatit d’un coup de fer chaque pli, chaque ourlet, avec la plus scrupuleuse exactitude: de temps à autre elle porte sa main à son visage pour essuyer les pleurs qui coulent le long de ses joues.
Tom est assis, sa Bible ouverte sur ses genoux, la tête appuyée sur sa main: tous deux se taisent. Il est de bonne heure, et les marmots dorment ensemble dans le coffre à roulettes.
Tom possédait au plus haut degré la tendresse de cœur, les affections de famille qui, pour le malheur de sa race infortunée, sont un de ses caractères distinctifs. Il se leva, et alla en silence regarder ses enfants.
«Pour la dernière fois,» dit-il.
Tante Chloé ne parla pas, mais elle passa et repassa le fer avec énergie sur la grosse chemise, déjà aussi lisse que possible; puis, s’arrêtant tout à coup avec un mouvement désespéré, elle s’assit, éleva la voix et pleura.
«Je suppose qu’il faut se résigner; mais, ô seigneur bon Dieu! comment pouvoir?… Si je savais tant seulement où on va te mener, mon pauvre homme, et comment tu seras traité! Maîtresse dit qu’elle tâchera, qu’elle te rachètera dans un an ou deux; mais, seigneur! personne ne revient de ceux qui s’en vont là-bas! on les y tue, pour sûr! Ai-je pas entendu conter comme on les écrase de travail sur les plantations!
– Il y a le même Dieu là-bas qu’ici, Chloé.
– Ça se peut bien; mais le bon Dieu laisse arriver des choses terribles quelquefois. Je n’ai pas grande consolation à attendre de ce côté.
– Je suis entre les mains du Seigneur, dit Tom. Rien ne peut aller plus loin qu’il ne veut, et il y a toujours une chose dont je le remercie: c’est que ce n’est ni toi, ni les petits qui sont vendus, mais moi. Vous resterez ici en sûreté; ce qui aura à tomber ne tombera que sur moi, et le Seigneur me viendra en aide… je le sais.»
Ah! brave et mâle cœur, tu étouffes ta douleur pour réconforter tes bien-aimés! Tom parlait avec peine, quelque chose le tenait à la gorge; mais sa volonté était ferme et vaillante.
«Pensons aux grâces que nous avons reçues, ajouta-t-il d’une voix brisée, comme s’il lui eût fallu en effet un grand effort de courage pour y penser en ce moment.
– Des grâces! dit tante Chloé, je n’en vois guère. C’est pas juste, non, c’est pas juste! le maître n’aurait jamais dû en venir à te laisser prendre, toi, pour payer ses dettes. Lui as-tu pas gagné deux fois plus qu’on ne lui donne de toi? Il te devait ta liberté; il te la devait depuis des années. Il est peut-être bien empêché, je ne dis pas non; mais ce qu’il fait là est mal, je le sens. Rien ne me l’ôterait de l’idée. Une créature si fidèle, qui a toujours mis l’intérêt du maître avant le sien, qui comptait plus sur lui que sur femme et enfants! Ah! ceux qui vendent l’amour du cœur, le sang du cœur pour se tirer d’embarras, auront à régler un jour avec le bon Dieu!…