Выбрать главу

– Chloé, si tu m’aimes, faut pas parler ainsi, pendant la dernière heure, peut-être, que nous aurons jamais à passer ensemble. Vrai, je peux pas entendre un mot contre le maître. A-t-il pas été mis dans mes bras tout petit? C’est de nature, vois-tu, que j’en pense toutes sortes de biens; mais, lui, pourquoi se préoccuperait-il du pauvre Tom? Les maîtres sont accoutumés à ce que tout se fasse au doigt et à l’œil, et ils n’y attachent pas d’importance. On ne peut pas s’y attendre, vois-tu! compare seulement notre maître aux autres. – Qu’est-ce qui a été mieux traité, mieux nourri, mieux logé que Tom? Jamais le maître n’aurait laissé arriver ce mauvais sort s’il avait pu le prévoir, – je le sais; j’en suis sûr.

– C’est égal, – il y a quelque chose de mal au fond, dit la tante Chloé, dont le trait prédominant était un sentiment têtu de justice; je ne saurais au juste dire où, mais il y a du mal quelque part, c’est certain.

– Levons les yeux là-haut, vers le Seigneur, il est au-dessus de tous; un pauvre petit oiseau ne tombe pas du ciel sans sa permission.

– Ça devrait me reconsoler; eh bien, ça ne me console pas du tout, dit tante Chloé; mais à quoi sert de parler? je ferais mieux de mouiller ma pâte, et de te faire un bon déjeuner, car qui sait quand tu en auras un autre?»

Pour apprécier les souffrances des noirs vendus dans le Sud, il faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race sont particulièrement fortes. Chez elle, l’attachement local est très-profond. D’un naturel timide et peu entreprenant, elle s’affectionne au logis, à la vie domestique. Joignez à ces tendances toutes les terreurs qui accompagnent l’inconnu; pensez que, dès l’enfance, le nègre est élevé à croire que la dernière limite du châtiment est d’être vendu dans le Sud. La menace d’être envoyé au bas de la rivière est pire que le fouet, pire que la torture. Nous avons nous-mêmes entendu des noirs exprimer ce sentiment; nous avons vu avec quel effroi sincère ils écoutent, aux heures de repos, les terribles histoires de la basse rivière. C’est pour eux:

Le pays effrayant, inconnu,

Dont pas un voyageur n’est jamais revenu.

Un missionnaire, qui a vécu parmi les esclaves fugitifs au Canada, nous racontait que beaucoup se confessaient de s’être enfuis de chez d’assez bons maîtres, et d’avoir osé braver tous les périls de l’évasion, uniquement par l’horreur que leur inspirait l’idée d’être vendus dans le Sud, – sentence toujours suspendue sur leurs têtes, sur celles de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. L’Africain, naturellement craintif, patient, indécis, puise dans cette terreur un courage héroïque, qui lui fait affronter la faim, le froid, la souffrance, la traversée du désert, et les dangers plus redoutables encore qui l’attendent s’il échoue.

Le déjeuner de la famille fumait maintenant sur la table, car madame Shelby avait, pour cette matinée, exempté la tante Chloé de son service à la grande maison. La pauvre âme avait dépensé tout ce qui lui restait d’énergie dans les apprêts de ce repas d’adieu: elle avait tué son poulet de choix, pétri de son mieux ses galettes, juste au goût de son mari; elle avait tiré de l’armoire, et rangé sur le manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves qui n’apparaissaient que dans les grandes occasions.

«Seigneur bon Dieu! dit Moïse triomphant, nous, gagner un fameux déjeuner ce matin!»

Et il s’empara en même temps d’une aile de poulet.

Tante Chloé lui allongea un soufflet.

«Fi! vilain corbeau! s’abattre comme ça sur le dernier déjeuner que votre pauv’ papa va faire à la maison!

– Oh, Chloé! reprit Tom avec douceur.

– C’est plus fort que moi, dit-elle en se cachant la figure dans son tablier; je suis si émouvée, que je ne peux pas me retenir de mal faire.»

Les enfants ne bougeaient plus; ils regardèrent d’abord leur père, puis leur mère, aux vêtements de laquelle se cramponnait la petite fille, en poussant des cris impérieux et perçants.

Tante Chloé s’essuya les yeux, et prit la petite dans ses bras. «Là, là! dit-elle. Voilà qui est fini, j’espère. – Allons, mange un morceau, mon vieux; c’était mon plus fin poulet. – Vous en aurez votre part aussi, pauvres petits! Votre maman a été brusque avec vous.»

Moïse et Pierrot n’attendirent pas une seconde invitation, et, se mettant à l’œuvre, ils firent honneur au déjeuner qui, sans eux, eût couru gros risque de rester intact.

«À présent, dit tante Chloé, s’affairant autour de la table, je vais empaqueter tes hardes. Qui sait s’ils ne te les prendront pas! ils en sont bien capables! Je connais leurs façons!… des gens de boue, quoi!… Je mets dans ce coin-là les gilets de flanelle pour tes rhumatismes; faut en prendre soin, car tu n’auras plus personne pour t’en faire d’autres. Ici, en dessous, sont les vieilles chemises, et en dessus les neuves. Voilà les bas que j’ai remaillés hier soir; j’ai mis dedans la pelote de laine pour les raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu! qui le raccommodera?» Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée sur le bord de la caisse, éclata en sanglots. «Pensez un peu! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou malade! Je crois que je n’aurai plus le cœur d’être bonne après ça.»

Les petits garçons, ayant dépêché tout ce qu’il y avait à déjeuner, commencèrent à comprendre ce qui se passait, et, voyant leur mère en larmes, leur père profondément triste, ils se mirent à pleurnicher et à s’essuyer les yeux. L’oncle Tom tenait la petite sur ses genoux, et la laissait se passer toutes ses fantaisies: elle lui égratignait le visage, lui tirait les cheveux, et parfois éclatait en bruyantes explosions de joie, résultats évidents de ses méditations intérieures.

«Oui, ris, chante, pauv’ créature! dit tante Chloé; tu en viendras là aussi, toi! tu vivras pour voir ton mari vendu, pour être vendue peut-être toi-même; et les garçons seront vendus à leur tour, quand ils tourneront bons à quelque chose. Mieux vaudrait pour pauv’ nèg’, n’avoir ni enfants, ni rien du tout.»

Moïse cria du dehors: «Maîtresse, li venir là-bas!

– Qu’est-ce qu’elle vient chercher ici? Quel bien peut-elle nous faire?»

Madame Shelby entra. Tante Chloé lui avança une chaise d’un air décidément bourru; mais elle ne prit garde ni à la chaise, ni à la façon de l’offrir. Elle était pâle et agitée.

«Tom, dit-elle, je viens pour…» Elle s’arrêta tout à coup, regarda le groupe silencieux, et, se couvrant la figure de son mouchoir, elle sanglota.

«Seigneur bon Dieu! maîtresse, pas pleurer! pas pleurer comme ça!» dit tante Chloé éclatant à son tour. Pendant quelques moments, tous pleurèrent de compagnie; et dans ces larmes que répandirent ensemble les plus élevés et les plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les ressentiments qui brûlent le cœur de l’opprimé.

Ô vous qui visitez le pauvre, sachez-le bien, tout ce que votre argent peut acheter, donné d’une main froide en détournant les yeux, ne vaut pas une larme d’affectueuse sympathie!

«Mon brave Tom, reprit madame Shelby, je ne puis vous rien offrir qui vous serve: de l’argent, on vous le prendrait; mais je vous promets solennellement, et devant Dieu, de ne pas perdre votre trace, et de vous racheter dès que j’aurai amassé la somme nécessaire. Jusque-là, confiez-vous à la Providence.»

Les enfants crièrent alors que massa Haley venait. Un coup de pied ouvrit sans façon la porte, et le marchand apparut sur le seuil, de fort méchante humeur d’avoir passé la nuit à courir au galop sans avoir pu ressaisir sa proie.