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Le Kentuckien de nos jours est un frappant exemple de la transmission des instincts et des particularités. Ses pères, puissants chasseurs, campaient dans les bois, dormaient à découvert sous le ciel libre, sans autres flambeaux que les étoiles. Leur descendant moderne agit précisément comme si la maison était un campement; – il garde son chapeau à toute heure, se jette, s’étend partout, et pose ses talons sur le dos des chaises et sur le manteau des cheminées, comme jadis son aïeul appuyait les siens sur un tronc d’arbre, et s’étendait le long de la verte pelouse. Hiver comme été, il laisse portes et fenêtres ouvertes, afin d’avoir assez d’air pour ses vastes poumons; il appelle cavalièrement tout le monde: «Mon cher!» avec une nonchalante bonhomie, et somme toute, c’est bien la plus franche, la plus accommodante, la plus joviale créature qui soit au monde.

Le voyageur, introduit par le hasard au milieu de cette réunion d’amateurs du sans-gêne, était vieux, petit, gros, à figure ouverte et ronde, d’un aspect original et tant soit peu comique; il tenait à la main sa valise et son parapluie, et résistait avec opiniâtreté aux tentatives que faisaient les domestiques pour l’en débarrasser. Après avoir jeté un regard inquiet autour de la salle, il battit en retraite jusqu’au coin le plus chaud, s’y établit avec ses précieux bagages, qu’il colloqua sous sa chaise, et leva timidement les yeux sur le long personnage dont les talons illustraient le bord de la cheminée, et qui expectorait, de droite à gauche, avec une intrépidité des plus alarmantes pour les gens nerveux et à préjugés.

«Hé! comment vous va, mon cher? dit le susdit gentilhomme, lançant, par manière de salut, une formidable effusion de jus de tabac du côté du nouvel arrivant.

– Pas mal, répliqua l’autre, esquivant avec effroi l’honneur qui le menaçait.

– Quelle nouvelle? dit le notable, tirant de sa poche une carotte de tabac et un grand couteau de chasse.

– Aucune, que je sache.

– Une chique?… hein? reprit le premier; et il tendit au voyageur une tranche de tabac, d’un air tout à fait fraternel.

– Non, merci; cela m’est contraire, répondit le petit homme en s’effaçant.

– Contraire? ah!» dit l’autre avec insouciance; et il enfonça le morceau dans sa bouche, afin d’alimenter le jet incessant qu’il lançait pour le bien général de la société.

Le vieux monsieur tressaillait chaque fois que son voisin aux longues jambes faisait feu dans sa direction; ce dernier s’en aperçut, et, tournant avec condescendance son artillerie sur un autre point, il livra un assaut désespéré à l’un des chenets, avec une justesse de coup d’œil et une précision stratégique qui eussent suffi à la prise d’une ville.

«Qu’est-ce que c’est? demanda le petit vieux en voyant plusieurs personnes se grouper autour d’une grande affiche.

– Le signalement d’un nègre,» dit quelqu’un brièvement.

M. Wilson, c’est le nom du vieux gentilhomme, se leva, et après avoir rangé sa valise et son parapluie, il tira méthodiquement ses lunettes de leur étui, les mit sur son nez, et lut:

«En fuite de chez le soussigné, le mulâtre Georges. Ledit Georges a cinq pieds huit pouces, le teint très-clair, les cheveux bruns et bouclés. Il est intelligent, s’exprime bien, sait lire et écrire. Il tentera probablement de se faire passer pour blanc. Il a de profondes cicatrices sur le dos et sur les épaules. Il a été marqué dans la main droite de la lettre H.

«Je donnerai quatre cents dollars à qui me le ramènera vivant; même somme à qui m’apportera une preuve satisfaisante qu’il a été tué.»

Le vieux gentilhomme lut ce signalement d’un bout à l’autre, à voix basse, comme s’il l’étudiait.

Le vétéran interrompit l’assaut qu’il livrait au chenet, ramena ses talons à terre, se leva dans toute sa longueur, marcha droit à l’affiche, et cracha délibérément dessus.

«Voilà! c’est ma façon de penser, dit-il, et il retourna s’asseoir.

– Hé! dites donc, reprit l’hôte, prenez garde à ce que vous faites?

– J’en ferais tout autant au signataire de ce papier, s’il était ici; et le long personnage se remit tranquillement à couper son tabac. – Tout homme qui a un esclave comme celui-là et qui ne trouve pas moyen de le mieux traiter, mérite de le perdre. De pareilles affiches sont une honte pour le Kentucky; c’est mon avis, et je ne m’en cache pas.

– Ah! quant à cela, c’est un fait, dit l’hôte en inscrivant les frais du dégât sur son livre.

– J’ai moi-même tout un régiment de nègres, poursuivit l’homme, reprenant sa position et son attaque contre le chenet; je leur dis: Enfants, creusez, bêchez, courez, si le cœur vous en dit! je ne serai jamais sur votre dos à vous espionner, et comme cela, je les gardes. Dès qu’ils se sentent libres de s’enfuir, l’envie leur en passe. De plus, j’ai leurs actes d’affranchissement tout prêts, tout enregistrés, au cas ou je viendrais à chavirer un de ces jours, et ils le savent. Je puis vous dire qu’il n’y a personne dans tout le pays qui tire meilleur parti de ses nègres que moi. J’en ai envoyé à Cincinnati conduire pour cinq cents dollars de poulains, et ils m’ont rapporté l’argent, leste et preste. Ça tombe sous le sens. Traitez-les comme des chiens, et vous aurez de la chienne de besogne; traitez-les en hommes, ils travailleront et agiront en hommes.»

Et, dans la chaleur de sa conviction, l’honnête éleveur de bestiaux accompagna cette sortie morale d’un véritable feu d’artifice dirigé vers l’âtre.

«Je crois que vous pourriez bien avoir raison, l’ami, dit M. Wilson. L’homme que l’on signale est un sujet rare, – je ne m’y trompe pas. Il a travaillé environ six ans dans ma fabrique; c’était mon meilleur ouvrier. Un garçon adroit, ingénieux: il a inventé une machine à teiller le chanvre, – une chose réellement profitable: elle est déjà employée dans plusieurs manufactures; le maître a pris patente.

– J’en réponds, dit l’homme: il prend la patente et l’argent, puis se retourne, et marque l’inventeur d’un fer rouge dans la main droite! Si j’avais bonne chance, je le marquerais aussi, moi, et il en aurait pour quelque temps.

– Ces garçons si habiles sont toujours les plus insolents et les plus récalcitrants de la bande, dit de l’autre bout de la salle un grossier manant. Voilà pourquoi on les fouaille et on les marque. S’ils se conduisaient bien, ça ne leur arriverait pas.

– C’est-à-dire que le Seigneur en a fait des hommes, et qu’il faut taper dur pour en faire des bêtes, reprit sèchement l’éleveur.

– Les nègres qui en savent si long ne sont pas du tout avantageux au maître, continua l’autre, retranché dans son ignorance vulgaire et bornée. De quoi servent les talents et toutes ces fariboles-là, quand on ne peut pas s’en servir soi-même? Ils s’en servent, eux autres, mais pour nous mettre dedans. J’ai eu un ou deux de ces drôles-là et je les ai bien vite vendus à la basse rivière. Je savais que je les perdrais tôt ou tard, si je ne m’en défaisais pas.

– Que n’envoyez-vous là-haut prier le Seigneur de vous en faire un assortiment; moins les âmes, bien entendu!» dit l’éleveur d’un ton goguenard.