– En ce cas, allons de l’avant, et achetons des nègres, dit l’homme, puisque la Providence le veut. N’êtes-vous pas de cet avis, mon cher? Il se tourna vers Haley qui, les mains dans ses poches, près du poêle, écoutait attentivement la conversation. Oui, poursuivit-il, nous devons tous nous résigner aux décrets de la Providence. Les nègres doivent être vendus, asservis, troqués; ils sont faits pour cela, comme nous pour les acheter. – C’est un point de vue tout à fait tranquillisant; qu’en dites-vous, mon cher? demanda-t-il à Haley.
– Je n’y ai jamais pensé, répliqua le marchand. Je n’en pourrais pas tant dire que ce monsieur. Je ne suis pas savant, moi. J’ai pris ce commerce pour amasser du bien; et s’il y a quelque chose à redire, ma foi! j’ai calculé que j’aurais toujours le temps de me repentir. Vous comprenez.
– Et à présent, vous vous en épargnerez la peine, n’est-ce pas? Voyez ce que c’est que de connaître l’Écriture! si seulement vous aviez étudié votre Bible, comme ce saint homme, vous sauriez de quoi il retourne, et vous vous seriez économisé une foule de tracas. Vous n’auriez eu qu’à dire: «Maudit soit!…» Comment donc l’appelez-vous? – et tout marchait comme sur des roulettes.»
L’étranger, qui n’était autre que l’honnête éleveur de bestiaux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans la taverne du Kentucky, s’assit et se mit à fumer, tandis qu’un sourire narquois contractait sa longue et maigre figure.
Un jeune passager, d’une physionomie aimable et intelligente, intervint: «Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi de même.» – Il me semble, ajoutait-il, que c’est là un passage de la sainte Écriture, tout aussi bien que «maudit soit Canaan.»
– Le texte en paraît pour le moins aussi clair à des ignorants comme nous,» dit l’éleveur, en lançant des bouffées de fumée volcaniques.
Le jeune homme allait en dire plus, mais le bateau s’arrêta. Selon l’usage, tous les passagers se précipitèrent vers la proue, pour voir où l’on abordait.
«Ce sont deux façons de pasteurs, pas vrai?» demanda l’éleveur à l’un des hommes qui débarquaient.
L’autre fit de la tête un signe affirmatif.
Au moment où les roues de la machine cessaient de battre l’eau, une négresse s’élança de la rive sur l’étroite planche, se fit jour à travers la foule, et gagnant l’entrepont, jeta ses deux bras autour de l’article infortuné, classé sous le titre de «John, âgé de trente ans.» Ses pleurs, ses sanglots le revendiquaient pour mari.
Mais qu’est-il besoin de redire l’histoire si souvent contée, – répétée chaque jour, – de liens brisés, de cœurs au désespoir, – du faible exploité par le fort? Ne se renouvelle-t-elle pas sans cesse? Ne crie-t-elle pas assez haut aux oreilles de celui qui entend, bien qu’il se taise?
Le jeune homme, qui avait plaidé la cause de Dieu et de l’humanité, contemplait cette scène. Il se tourna vers Haley.
«Mon ami, dit-il d’une voix émue, comment pouvez-vous, comment osez-vous faire ce trafic impie?… Regardez ces pauvres créatures! me voilà ici, moi, tout joyeux d’aller retrouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche qui m’annonce que je vais me rapprocher d’eux, sonne pour cet homme et pour sa femme le glas de la séparation! Un jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci.»
Le marchand silencieux se détourna.
«Je dis, mon cher, reprit l’éleveur en lui touchant le coude, qu’il y a ministre et ministre. Celui-ci ne m’a pas l’air de pouvoir digérer le «maudit soit Canaan!»
Haley poussa un grognement inquiet.
«Et ce qu’il y a de pis, poursuivit l’autre, c’est que le Seigneur lui-même pourrait fort bien s’en scandaliser, quand vous en viendrez, comme nous tous, à régler vos comptes avec lui, un de ces jours.»
Haley marcha d’un air pensif jusqu’à l’autre bout du bateau.
«Si je réalise d’assez beaux bénéfices sur une ou deux de mes prochaines opérations, pensa-t-il, je me retirerai cette année. Le métier devient dangereux.» Il tira son agenda, et se mit à additionner ses comptes; spécifique très-efficace pour une conscience troublée, et à l’usage de beaucoup d’autres négociants que M. Haley.
Le bateau s’écarta fièrement de la rive, et tout reprit son joyeux cours. Les hommes recommencèrent à causer, à lire, à fumer, les femmes à coudre, les enfants à jouer, et les roues à tourner de plus belle.
Un jour que le bateau avait mis en panne devant une petite ville du Kentucky, Haley se rendit à terre pour affaire de négoce.
Tom, à qui ses fers permettaient de se mouvoir dans un étroit circuit, s’était rapproché du bord, et regardait avec indifférence par-dessus le bastingage. Au bout d’un moment, il vit le marchand revenir d’un pas alerte, accompagné d’une femme de couleur, qui tenait un enfant dans ses bras. Elle était mise avec recherche; un noir la suivait chargé d’une petite malle; elle lui adressait la parole de temps à autre. Elle avança gaiement jusqu’à la planche, qu’elle franchit d’un pas rapide. La cloche tinta, la vapeur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendit la rivière.
La femme se faufila entra les caisses et les ballots qui encombraient l’entrepont, et s’asseyant, elle se mit à gazouiller avec son nourrisson.
Après avoir fait un tour ou deux dans le bateau, Haley s’approcha d’elle; il lui dit quelques mots d’un ton indifférent.
Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la femme, comme elle répondait avec une grande véhémence:
«Je ne le crois pas; je ne veux pas le croire! vous vous jouez de moi!
– Si vous ne voulez pas le croire, regardez plutôt! dit le marchand, tirant un papier. Voilà le contrat de vente, et en bas le nom de votre maître. Je l’ai payé en bel et bon argent, je puis vous le dire.
– Je ne peux pas croire que maître ait voulu me tromper ainsi, reprit-elle, avec une agitation croissante.
– Vous n’avez qu’à demander au premier venu qui sait lire l’écriture, Hé! par ici! dit Haley à un homme qui passait. Tenez! lisez haut ce papier. Cette fille s’entête à ne pas me croire, quand je lui dis ce qui en est.
– C’est un contrat de vente, signé par John Fosdick, dit l’homme, qui vous cède la fille Lucie et son enfant. C’est bien en règle, pour ce que j’y vois.»
Les exclamations passionnées de la femme attirèrent autour d’elle une foule de curieux, et le marchand leur expliqua sommairement de quoi il s’agissait.
«Il m’a dit qu’il m’envoyait à Louisville, pour me louer comme cuisinière dans la taverne où travaille mon mari, s’écria-t-elle. C’est là ce que maître m’a dit lui-même, de sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu’il m’ait menti.
– Il vous a vendue, ma pauvre femme; pas moyen d’en douter, dit un homme à l’air bienveillant, après avoir examiné le papier: il l’a fait; il n’y a pas à s’y méprendre.
– Alors, ce n’est plus la peine d’en parler, dit-elle, se calmant tout à coup. Elle serra l’enfant plus étroitement contre elle, s’assit sur sa malle, le dos tourné aux passagers, et regarda vaguement la rivière.
– Elle prend bien la chose, après tout, dit Haley. La voilà qui se tranquillise. Une fille fière, ma foi!»
La femme demeurait immobile pendant que marchait le bateau. Une brise d’été, tiède et douce, passait sur sa tête comme le souffle d’un esprit compatissant: brise du ciel, qui ne s’enquiert pas si le front qu’elle rafraîchit est blanc ou noir. Elle voyait le soleil étinceler sur l’eau en réseaux d’or; elle entendait résonner alentour des voix joyeuses, animées par le plaisir; mais un rocher lui était tombé sur le cœur. L’enfant, appuyé contre son sein, se dressa sur ses petits pieds, et de ses petites mains lui caressa les joues. Il sautait, se relevait, balbutiant et gazouillant, comme résolu de la tirer de sa torpeur. Tout à coup elle l’enlaça dans ses bras, et ses larmes tombèrent lentement, une à une, sur le petit visage étonné et riant; puis elle sembla de nouveau se calmer, et s’absorber dans les soins à donner à l’enfant.