C’était un petit garçon de dix mois, d’une force et d’une vigueur au-dessus de son âge. Toujours en mouvement, il ne laissait pas un moment de repos à sa mère, sans cesse occupée à le tenir, sans cesse en garde contre son infatigable activité.
«Voilà un beau brin d’enfant! dit un homme s’arrêtant en face, les deux mains dans ses poches. Quel âge a-t-il?
– Dix mois et demi,» répondit la mère.
L’homme siffla pour le marmot, et lui tendit un bâton de sucre candi, qu’il prit avidement, et qu’il porta sur-le-champ à sa bouche, dépôt général de tous les trésors des enfants.
«Un fameux gaillard! dit l’homme, et qui connaît ce qui est bon!» Il siffla et passa outre. Arrivé à l’autre bout du bateau, où Haley fumait, assis sur une pile de ballots, il s’arrêta, tira une allumette, et alluma son cigare, tout en disant:
«Vous avez là-bas une fille d’assez bon air. Hé!
– Oui, elle n’est pas mal, dit Haley, chassant de sa bouche une bouffée de fumée.
– Vous la menez au Sud?
Haley fit un signe de tête, et continua de fumer.
– Pour les plantations?
– Le fait est, reprit le marchand, que j’ai une commande d’un planteur, et je crois que je l’y comprendrai. On me dit qu’elle fait bien la cuisine: là-bas on pourra l’utiliser comme cuisinière, ou la mettre à la cueille du coton. Elle a les doigts qu’il faut pour cela: j’y ai regardé. D’une façon ou de l’autre, elle sera de bonne défaite. Et Haley reprit son cigare.
– Mais sur une plantation ils ne voudront pas du petit jeune.
– Aussi le vendrai-je à la première occasion, répliqua le marchand.
– Je suppose que vous le laisseriez à bon marché, dit l’homme, grimpant sur la pile de colis, et s’y établissant à l’aise.
– Je ne sais pas! C’est un joli petit, bien vivace, – droit, gras, fort; une chair aussi dure qu’une brique.
– C’est vrai; mais aussi il y a le tracas et la dépense de l’élever.
– Bah! ça s’élève aussi aisément que toute autre créature qui marche: les négrillons ne donnent pas plus de peine que les petits chiens. Ce gaillard-là courra tout seul dans un mois.
– J’ai précisément un endroit parfait pour les élever, et je pensais à augmenter un peu mon fonds, dit l’homme. La cuisinière a perdu son petit la semaine passée: il s’est noyé dans le baquet pendant qu’elle étendait le linge à sécher, et je pensais à lui donner ce marmot à soigner.»
Haley et l’étranger fumèrent assez longtemps en silence, ni l’un ni l’autre ne se souciant d’aborder le premier la question principale. Enfin l’homme reprit:
«Vous ne demanderiez pas plus de dix dollars de ce petit-là, vu qu’il faut bien vous en débarrasser.»
Haley secoua la tête, et cracha d’une façon significative.
«Ça ne prend pas, dit-il; et il se remit à fumer.
– Combien en voulez-vous donc?
– Voyez-vous! je pourrais élever l’enfant moi-même, ou le faire élever. Il est étonnamment sain et vivace; dans six mois il vaudra cent dollars, et deux cents au bout d’un an ou deux, si je le mène au bon endroit. Ainsi, ce sera cinquante dollars, et pas un liard de moins.
– Oh! c’est un prix ridicule! se récria l’acheteur.
– Positif! dit Haley, avec un hochement de tête résolu.
– J’en donnerai trente, mais pas un sou de plus.
– Voyons, reprit Haley, partageons le différend, et disons quarante-cinq. C’est tout ce que je puis vous concéder.
– Eh bien, c’est convenu, dit l’homme après un moment de réflexion.
– Tope là! Où débarquez-vous?
– À Louisville.
– À Louisville! répéta le marchand. À merveille! Nous abordons à la tombée de la nuit. – Le marmot dort. – Rien de mieux. – Nous l’enlevons tout doucement, sans bruit, sans criaillerie. – J’aime à faire les choses avec calme – Je déteste l’agitation, le tapage.»
Après avoir fait passer du portefeuille de l’étranger dans le sien un certain nombre de billets de banque, Haley revint à son cigare.
Par une soirée transparente et sereine, le bateau s’arrêta au débarcadère de Louisville. Toujours assise à la même place, la femme tenait dans ses bras son nourrisson profondément endormi. Lorsqu’elle entendit crier le nom de la station, elle déposa en toute hâte l’enfant dans un petit berceau, fermé par un creux au milieu des bagages; puis elle s’élança vers le bord de la barque, espérant apercevoir son mari, parmi les garçons d’hôtel qui accouraient au débarcadère. Tandis que, penchée au-dessus de la balustrade, elle promenait des regards perçants sur les têtes mouvantes du rivage, la foule, restée à bord, se pressa entre elle et l’enfant.
«Alerte! voilà le moment! dit Haley. Il enleva le petit dormeur, et le passa à l’étranger. N’allez pas le réveiller au moins, ni le faire pleurer! nous aurions un vacarme du diable avec la mère.»
L’homme prit soigneusement le paquet, et se perdit bientôt parmi les passagers qui débarquaient.
Quand le bateau, gémissant et soufflant, fut détaché de la rive et commença lentement à se remettre en haleine, la femme regagna sa place. Le marchand était là, – l’enfant n’y était plus!
«Quoi!… où… où donc? s’écria-t-elle tout égarée.
– Lucie, dit Haley, l’enfant est parti; autant que vous le sachiez tout de suite. Vous ne pouviez pas songer à l’élever dans le Sud; je le savais, moi, et j’ai trouvé l’occasion de le vendre dans une bonne famille, qui l’élèvera mieux que vous n’auriez pu le faire.»
Le marchand en était venu à ce degré de perfection chrétienne et morale, si prôné depuis peu par certains prédicants et certains politiques du Nord; il ne lui restait pas l’ombre de préjugés ou de faiblesse humaine. Son cœur en était précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsieur, pourraient atteindre, avec de la culture et des efforts. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui, aurait pu troubler un homme moins expérimenté; mais il y était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expression. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur; et le grand but d’efforts récents est d’y accoutumer nos républiques du Nord, pour la plus grande gloire de l’Union. Aussi le trafiquant regardait-il l’angoisse mortelle qui contractait ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle haletant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et mettre le bateau en rumeur; car, de même que les défenseurs acharnés de certaines institutions, il haïssait l’agitation par-dessus tout.
Mais la femme ne cria pas: le coup l’avait frappée trop droit au cœur.
Elle s’assit: la tête lui tournait. Ses mains détendues retombèrent inertes à ses côtés. Elle regardait devant elle, sans rien voir. Le bruit, le bourdonnement du bord, le gémissement de la machine, se confondaient, comme en un cauchemar, à ses oreilles effarées. Le pauvre cœur foudroyé n’avait plus ni cri ni larmes pour épancher sa profonde angoisse. Elle était calme en apparence.
Le marchand, qui, ses intérêts à part, était presque aussi humain que la plupart de nos hommes politiques, se crut appelé à lui donner les consolations qu’admettait la circonstance.
«Je sais que ça doit t’être sensible, d’abord, Lucie, dit-il, mais une fille de bon sens, éveillée comme toi, prendra vite le dessus. C’est nécessaire, tu comprends; personne n’y peut rien.
– Oh! ne me parlez pas, maître! – ne me parlez pas!» dit-elle de la voix de quelqu’un qui étouffe.