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«Comment va Abigaïl Peters? demanda Rachel, tout en maniant sa pâte.

– Oh! elle va mieux, répliqua Ruth. Je suis allée la voir ce matin; j’ai fait le lit et rangé la maison. Lia Hills y a passé l’après-midi: elle a fait du pain et des galettes pour plusieurs jours; j’ai promis d’y retourner ce soir, afin de lever un peu Abigaïl.

– Moi, j’irai demain faire les nettoyages, et voir au linge à raccommoder, dit Rachel.

– Bien, reprit Ruth; mais j’ai ouï dire, ajouta-t-elle, que Hannah Stanwood est malade. John a veillé la nuit dernière. – Ce sera mon tour demain.

– John peut venir ici prendre ses repas, tu sais, si tu es retenue tout le jour.

– Merci, Rachel, nous verrons demain; mais voilà Siméon.»

Siméon Halliday, grand, robuste et droit, portait un pantalon, un habit de drap gris, et un chapeau à larges bords.

«Comment te va, Ruth? dit-il avec chaleur, tendant sa large main à la petite main potelée de la jeune femme; et John?

– Oh! John va bien, ainsi que tout le reste de nos gens, dit Ruth gaiement.

– Pas de nouvelles, père? demanda Rachel, comme elle mettait ses biscuits au four.

– Si. Pierre Stebbins m’a dit qu’ils seraient ici ce soir avec des amis, répliqua Siméon d’un ton significatif, tout en se lavant les mains sous un arrière petit porche.

– En vérité! et Rachel regarda Éliza d’un air pensif.

– N’as-tu pas dit que tu te nommais Harris, dit Siméon à Éliza, lorsqu’il rentra dans la cuisine.

– Oui, répondit Éliza d’une voix tremblante; car dans ses terreurs, toujours éveillées, elle pensait qu’on avait peut-être affiché son signalement.

– Mère! dit Siméon, debout sous le porche, en appelant sa femme.

– Que me veux-tu, père? dit Rachel, essuyant ses mains enfarinées, et allant à lui.

– Le mari de cette jeunesse est avec les nôtres, et sera ici ce soir.

– En es-tu bien sûr, père? dit Rachel, le visage rayonnant de joie.

– Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la station d’en bas; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes, dont l’un a dit se nommer Georges Harris, et, d’après ce qu’il a conté de son histoire, c’est lui, j’en suis certain: un beau et brave garçon! – Le dirons-nous tout de suite à sa femme?

– Consultons Ruth, dit Rachel. Ruth! viens par ici!»

Ruth posa son tricot, et fut sous le porche en un clin d’œil.

«Qu’en penses-tu, Ruth? dit Rachel. Le père assure que le mari d’Éliza est parmi les derniers venus, et qu’il sera ici ce soir.»

Une explosion de joie de la petite quakeresse interrompit la mère. Elle fit un tel saut, en joignant ses petites mains, que les deux boucles rebelles, échappées encore une fois de leur cage, se dérouleront sur son blanc fichu.

«Paix! chère! dit doucement Rachel, paix, Ruth! conseille-nous: faut-il le lui dire tout de suite?

– Oui, certes, à la minute! Supposons que ce fût mon John, je ne me soucierais pas d’attendre. Dites-le-lui tout droit.

– Tes retours sur toi-même sont encore de l’amour du prochain! dit Siméon, dont la figure s’épanouit en regardant Ruth.

– Et sommes-nous ici-bas pour autre chose? Si je n’aimais pas John et mon petit garçon, je ne pourrais pas me mettre à sa place, et me figurer tout ce qu’elle doit sentir. Allons, va lui dire, va vite! – Et elle pressa de ses mains caressantes le bras de Rachel. – Emmène-là dans ta chambre, je me charge de faire rôtir le poulet.»

Rachel rentra dans la cuisine, où Éliza cousait; et, ouvrant la porte d’une petite pièce voisine, elle lui dit de sa voix la plus douce: «Viens par ici, ma fille, j’ai des nouvelles à te donner.»

Éliza rougit, se leva tremblante d’inquiétude, et regarda son fils.

«Non, non, s’écria la petite Ruth, s’élançant vers elle et lui prenant les mains; n’aie pas peur, ce sont de bonnes nouvelles, Éliza! entre, entre donc!» Elle la poussa doucement vers la porte, qui se referma sur elle; puis se retournant, elle attrapa au vol le petit Henri, et l’embrassa avec effusion.

«Tu reverras ton père petit! tu ne sais pas? ton père revient!» répétait-elle, tandis que l’enfant ouvrait de grands yeux étonnés.

De l’autre côté de la porte, Rachel Halliday attirant à elle Éliza, lui disait: «Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille; ton mari s’est échappé de la terre de servitude.»

Le sang empourpra les joues blêmes d’Éliza, puis reflua aussitôt vers son cœur. Elle s’assit, et se sentit faiblir.

«Prends courage, enfant, dit Rachel, lui posant la main sur la tête; il est avec des amis qui l’amèneront ici ce soir.

– Ce soir! balbutia Élira, ce soir!» Mais les mots n’avaient plus de sens. Son esprit n’était que trouble et confusion: tout se perdait dans un brouillard.

Quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un bon lit, bien couchée, bien couverte. La petite Ruth lui faisait respirer du camphre et lui en frottait les mains. Elle ressentait une vague et délicieuse langueur, comme si, longtemps écrasée sous un lourd fardeau, elle en était délivrée. L’excessive tension de ses nerfs, qui n’avait pas cessé depuis la première heure de sa fuite, céda enfin: un profond sentiment de paix et de sécurité se répandit en elle. Les yeux grands ouverts, elle suivait, comme en un paisible rêve, les mouvements de ceux qui l’entouraient. Elle vit s’ouvrir la porte qui communiquait avec la cuisine; elle vit la table mise pour le souper, avec sa nappe blanche; elle entendit le chant de la théière; elle vit Ruth passer et repasser, avec des assiettes de friandises, s’arrêter pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l’enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s’approcher de temps en temps du lit pour relever l’oreiller, arranger les draps, et d’une façon ou d’une autre épancher sa bienveillance; il lui semblait que, de ces grands yeux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur elle, et lui réchauffait le cœur. Elle vit entrer le mari de Ruth; – elle vit la jeune femme courir à lui, et lui parler tout bas avec vivacité, en montrant d’un geste expressif la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupon dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les larges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causeries, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux des tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie délicieuse, et Éliza dormit, comme elle n’avait pas dormi depuis l’heure terrible où elle avait pris son enfant, et s’était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.

Elle rêva d’un beau pays, – d’une terre qui lui semblait le séjour du repos, de rives vertes, d’îles riantes, d’eaux qui scintillaient au soleil; et là, dans une maison, que de douces voix lui disaient être la sienne, elle voyait son enfant jouer, libre et heureux. Elle entendit le pas de son mari; elle le sentit s’approcher; il l’entoura de ses bras; ses larmes inondèrent sa figure. Elle s’éveilla! Ce n’était pas un rêve! Le soleil était couché depuis longtemps. Son fils dormait à ses côtés; une chandelle éclairait obscurément la chambre, et à son chevet sanglotait son mari.

*
* *

Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des quakers. La mère, debout à l’aube, entourée d’actifs garçons et filles, que nous n’avons pas eu le temps de présenter hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux appels de Racheclass="underline" «Tu feras bien;» ou plus doucement encore: «Ne ferais-tu pas mieux?» s’affairaient à la grande œuvre du déjeuner; car un déjeuner, dans les fertiles vallées d’Indiana, est chose multiple, compliquée; et, comme à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n’y saurait suffire. Tandis que John courait à la source puiser de l’eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crible la farine de maïs, que Marie était en train de moudre le café, Rachel s’occupait doucement et tranquillement à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, comme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse lumière. – Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs menaçait d’amener quelque collision, un doux: «Allons! allons!» ou bien: «À ta place je ne le ferais pas,» suffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en génération: j’aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de Rachel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout le monde d’accord. Elle irait décidément mieux à nos temps modernes.