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Mainte et mainte fois elle erra tristement autour du lieu où le troupeau de Haley, hommes et femmes, gisait enchaîné. Elle se glissait parmi eux, les regardait avec une douloureuse anxiété, soulevait de ses petites mains frêles leurs lourdes chaînes, puis s’éloignait en soupirant. Bientôt après elle accourait, chargée de sucre candi, de noix, d’oranges, qu’elle leur distribuait toute joyeuse; puis elle disparaissait de nouveau.

Tom regarda longtemps la petite dame, avant de s’aventurer à courtiser ses bonnes grâces. Il avait à sa disposition une infinité d’arts et de ruses pour attirer le petit monde, et, il résolut de s’y prendre avec adresse. Il savait sculpter dans les noyaux de cerises de curieux petits paniers, il creusait de grotesques figures dans les noix d’hickory, et faisait d’admirables sauteurs en moelle de sureau. Pan lui-même n’était pas plus expert dans la fabrication de toutes sortes de flûtes et de sifflets. Ses poches regorgeaient de quantité de ces attrayantes amorces, préparées jadis pour les enfants de son maître, et qu’il produisait maintenant, une à une, avec économie et sagacité; c’étaient des ouvertures à une plus ample connaissance, des appâts tendus à une future amitié.

Aisément effarouchée, en dépit de l’intérêt curieux qu’elle apportait à toutes choses, la petite s’apprivoisait peu: l’oiseau perchait sur quelque malle ou ballot dans le voisinage de Tom, épiant les mignonnes merveilles de sa façon, que l’enfant n’acceptait qu’avec une timidité rougissante et grave, à mesure qu’il les lui offrait; cependant, à la longue, la familiarité arriva.

«Quel est le nom de la petite mamoiselle dit Tom, quand il crut pouvoir hasarder la question.

– Évangeline Saint-Clair, répondit la petite, quoique papa, quoique tout le monde m’appelle Éva. – Et vous, comment vous nomme-t-on?

– Mon nom est Tom. – Mais j’étais toujours l’oncle Tom pour les petits enfants, là-haut, bien loin, dans le Kentucky.

– Alors, pour moi aussi vous serez l’oncle Tom, parce que, voyez-vous, je vous aime bien. Où allez- vous comme cela, oncle Tom?

– Je n’en sais rien, mamoiselle Éva.

– Rien! dit la petite.

– Non; on va me vendre à quelqu’un. Je sais pas à qui.

– Papa peut vous acheter, dit vivement Éva; et alors vous aurez du bon temps. Je vais le lui demander tout de suite.

– Grand merci! ma petite dame, dit Tom.»

Le bateau s’arrêtait pour faire du bois: Éva, entendant la voix de son père, rebondit vers lui, et Tom s’empressa d’aller offrir ses services, et se mêler aux autres travailleurs.

Éva et son père, debout près de la galerie, regardaient le bateau s’éloigner du débarcadère: la roue avait déjà fait deux ou trois tours, lorsque, par un subit tressaillement du navire, la petite fille perdit l’équilibre et tomba dans l’eau. Son père, sachant à peine ce qu’il faisait, s’élançait après elle; quelqu’un le retint par derrière: une aide plus efficace arrivait au secours de l’enfant.

Au moment de la chute, Tom se trouvait juste au-dessous, sur le pont inférieur. Il vit Éva frapper l’eau, disparaître, et il la suivit en moins d’une seconde. Avec sa large poitrine et ses bras robustes, ce n’était qu’un jeu pour lui de se maintenir à flot, jusqu’à ce que l’enfant reparût à la surface. Il la saisit alors, et, nageant le long des flancs du bateau, la présenta toute ruisselante au millier de mains tendues à la fois, comme celle d’un seul homme, pour la recevoir. Son père l’emporta évanouie dans la chambre des dames, où, comme d’habitude en pareil cas, il y eut grand tumulte, et assaut de zèle et de bonne volonté, n’aboutissant qu’à fatiguer la malade et à retarder son retour à la vie.

*
* *

Le lendemain, au déclin du jour, par une accablante chaleur, le bateau arriva en vue de la Nouvelle-Orléans. Ce ne fut plus de tous côtés qu’agitation, que préparatifs: chacun réunissait en bloc ses paquets avant de gagner le rivage, et les gens de service s’empressaient de tout parer, tout nettoyer, tout fourbir, afin de faire une triomphale entrée.

Sur l’arrière-pont, notre ami Tom, assis, les bras croisés, tournait de temps à autre un regard anxieux vers un groupe arrêté de l’autre côté du bateau.

Là se trouvait la blanche Évangeline, un peu plus pâle que la veille, mais sans autre trace de l’accident qui lui était arrivé. Un jeune homme, d’une taille élégante, d’une tournure distinguée, debout près d’elle, appuyait négligemment son coude sur une balle de coton, et tenait un grand portefeuille ouvert. Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître le père d’Éva: c’était le même port de tête noble et gracieux, les mêmes beaux yeux bleus, la même teinte de cheveux bruns dorés; mais la physionomie était tout autre. Ces grands yeux clairs, de même forme et de même couleur que ceux d’Éva, n’avaient rien de sa laverie mystérieuse et profonde; tout y était vif, audacieux, brillant et d’un éclat mondain. La bouche, finement dessinée, avait une expression orgueilleuse et quelque peu sardonique. Tous les gestes, tous les mouvements de ces membres souples et gracieux décelaient des habitudes d’aisance et de supériorité. Le gentilhomme, avec une insouciante bonne humeur, et une expression moitié railleuse, moitié méprisante, prêtait l’oreille aux amplifications de Haley, qui vantait de son mieux, et avec grande volubilité, l’article marchandé.

«Toutes les vertus morales et chrétiennes, reliées en maroquin noir, édition complète, dit Saint-Clair lorsque Haley s’arrêta. Voyons à présent, mon honnête débitant, voyons, comme on dirait dans le Kentucky, quel est le dommage? Combien me faut-il payer cet exemplaire de toutes les vertus? De combien voulez-vous me duper? Dites-le hardiment.

– Eh! reprit Haley, en demandant treize cents dollars, je ne ferais que rentrer dans mes frais; parole d’honneur!

– Le pauvre homme, en vérité! Et le noble chaland attacha sur Haley son regard pénétrant et moqueur. Mais vous me le laisserez à ce prix, par pure considération pour moi, n’est-ce pas?

– La jeune demoiselle que voilà en a l’air si engoué, ce qui est du reste bien naturel!

– Oh! certainement: c’est un appel direct à votre bienveillance, mon loyal ami. Eh bien, par charité chrétienne, que rabattrez-vous, pour obliger la jeune demoiselle qui en est si fort engouée?

– Tenez, dit le marchand, regardez seulement l’article: voyez-moi un peu ces membres! une poitrine large! – c’est fort comme un cheval. – Examinez-moi cette tête! ces hauts fronts-là font toujours des nègres calculateurs, qu’on peut mettre à tout. J’en ai fait plus d’une fois l’expérience. Maintenant, un noir de cette taille et de cette carrure monte toujours très-haut, rien que pour le coffre, fut-il, d’ailleurs, stupide: et ce n’est pas le cas de celui-ci: nous avons les facultés à additionner en outre. Je puis vous le prouver, monsieur, ce gaillard-là en a de rares; et qui font naturellement hausser son prix. Savez-vous qu’il régissait toute la ferme de son maître! Une capacité prodigieuse pour les affaires, monsieur!

– Fâcheux, très-fâcheux! il en sait trop long, dit le jeune homme, le même sourire railleur se jouant autour de sa bouche. Cela ne le poussera pas au marché. Vos drôles si habiles sont sujets à prendre la fuite, à dérober les chevaux: ils ont le diable au corps. – Allons, deux cents dollars de moins, à raison de ses mérites.