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La voilà donc dans la chambre de l’arrière, entourée d’une multitude confuse de petits et de grands sacs de nuit, de boites, de paniers, renfermant chacun quelque lourde responsabilité. Elle lie, elle enveloppe, elle attache, elle ficelle avec feu.

«Éva, avez-vous compté vos paquets? – Vous n’y avez pas songé, j’en étais sûre! – C’est l’histoire de tous les enfants. Il y a le sac de nuit moucheté en moquette, et le carton à bordure bleue où se trouve votre plus beau chapeau, – cela fait deux. Il y a le petit sac en caoutchouc, trois; mon coffret de rubans et d’aiguilles, quatre; mon carton, cinq; la boite aux fichus, six; et cette petite malle en cuir, sept. Qu’avez-vous fait de votre ombrelle? – donnez-la-moi, que je l’enveloppe de papier et l’attache à mon parapluie avec la mienne: – là! voilà qui est fait.

– Mais, tante, puisque nous allons tout droit à la maison, à quoi bon?

– À bien conserver, enfant; il faut prendre soin de ce que l’on a, si l’on veut avoir quelque chose; – et votre dé, à présent, est-il serré?

– En vérité, tante, je n’en sais rien.

– Jamais d’attention! Allons, je m’en vais faire la revue de votre ménagère: – un dé, la cire, deux bobines, les ciseaux, le poinçon, l’aiguille à passer. – À merveille! – mettez-la-moi là. Mais, en vérité, ma pauvre enfant, comment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec votre père? vous devez tout perdre!

– Eh bien, tante, quand je perds mes affaires, papa m’en rachète d’autres plus jolies.

– Le ciel nous préserve, enfant! – quelle méthode!

– Fort commode, tante, je vous assure.

– Mais c’est d’un désordre qui passe toutes bornes!

– Eh! là! comment allez-vous faire, à présent, tante? voilà la malle qui ne ferme plus, elle est trop pleine.

– Elle fermera,» dit la tante de l’air d’un général d’armée commandant la charge. Elle presse, serre, enfonce les effets rebelles, et s’élance sur le couvercle; – les bords rapprochés ne joignaient pas encore tout à fait:

«Ici, Éva, montez! s’écrie-t-elle courageusement; ce qui s’est fait se peut faire. Il n’y a pas à dire, elle a fermé, elle fermera!» Intimidée sans doute par l’énergique affirmation, la malle se rendit; l’anneau entra dans la serrure, et miss Ophélia, triomphante, ferma et empocha la clef.

«Bien; nous voilà prêtes! – Mais votre père, où est-il? Il est temps, je pense, de faire enlever nos bagages. Regardez donc un peu là autour, Éva, si vous l’apercevez.

– Le voilà tout là-bas, à l’autre bout de la chambre des messieurs; il mange une orange.

– Il ne songe donc pas que nous arrivons? Ne feriez-vous pas mieux, Éva, de courir l’appeler?

– Oh! papa ne se presse jamais, et nous ne sommes pas encore au débarcadère. Venez donc sur la galerie, tante. Tenez, voyez! voilà notre maison! là! tout au haut de cette rue…»

Le bateau commença alors, avec de sourds grognements, monstre colossal et fatigué, à se frayer une route entre les nombreux navires et à se rapprocher du quai. Éva, toute joyeuse, indiquait du doigt les flèches, les clochers, les dômes de sa ville natale, à mesure qu’elle les reconnaissait.

«Oui, oui, ma chère, c’est bel et bon; mais voilà le bateau qui s’arrête!… et votre père, encore un coup?»

On en était au tumulte habituel de l’arrivée; – les garçons d’hôtels allaient, venaient, se heurtaient; – les portefaix s’arrachaient les caisses, les sacs de nuit, les coffres; – les femmes appelaient leurs enfants avec inquiétude, et une foule compacte se pressait vers la planche d’abordage.

Miss Ophélia, campée résolument sur la malle récemment vaincue, tous ses biens et effets rangés en bel ordre militaire, se montrait déterminée à les défendre jusqu’au bout.

«Prendrai-je votre malle, madame? – Enlèverai-je votre bagage? – Maîtresse veut-elle pas laisser moi tout porter? – Eh! madame, je me charge de vos colis?» – Demandes, instances, prières, pleuvaient en vain autour d’elle. Miss Ophélia, assise, immuable, impassible, droite comme un i, tenait son faisceau de parapluies et d’ombrelles en guise de fusil au repos, et ses courtes et fermes répliques eussent décontenancé un cocher de fiacre. À chaque assaut cependant elle en appelait à Éva: – «À quoi votre père pense-t-il donc?… pourvu qu’il ne soit pas tombé par-dessus bord! – Il faut qu’il lui soit arrivé quelque chose?»

Enfin son inquiétude devenait sérieuse, quand il parut, s’avança avec son indolence habituelle, et dit, comme il tendait à Éva un quartier d’orange:

«Eh bien, notre cousine du Vermont, sommes-nous prêtes?

– Voilà plus d’une heure que nous le sommes, prêtes, et je commençais vraiment à être fort en peine de vous!

– Trop heureux, cousine. Eh bien, la voiture attend; la foule s’est éclaircie, nous pouvons maintenant sortir d’une façon décente et chrétienne, sans être poussés et suffoqués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi ces paquets.

– Je m’en vais les voir charger, dit Ophélia.

– Et non vraiment, cousine, à quoi bon?

– En tous cas j’emporte ceci, ceci, – encore cela, dit miss Ophélia, mettant à part trois boites et un petit sac de nuit.

– Mais, ma chère miss Saint-Clair de Vermont, il ne faut pas fondre sur nous de la sorte du haut de vos Montagnes Vertes; adoptez, croyez-moi, quelque peu de nos coutumes méridionales; on vous prendrait sous ce faix pour une femme de peine. Abandonnez le tout à ce brave homme, et je garantis qu’il posera chaque objet avec autant de précaution que si c’étaient des œufs.»

Miss Ophélia vit avec désespoir son cousin ordonner l’enlèvement de ses trésors, et ne respira qu’en se retrouvant en voiture, entourée de tout son bagage sain et sauf.

«Où est Tom? demanda Éva.

– Juché quelque part, en dehors de la voiture, Minette: Je conduis Tom à ta mère en façon de rameau d’olivier. Il faut qu’il fasse ma paix pour ce malheureux ivrogne qui nous a versés.

– Je suis sûre que Tom est une perfection de cocher, et qu’il ne se grisera jamais, dit Éva.»

La voiture s’arrêta devant un antique hôtel d’une architecture bizarre; mélange du style espagnol et du style français. Le corps de logis enfermait une vaste cour dans le genre moresque, où la voiture pénétra en traversant un portail cintré. L’intérieur était d’un goût élégant et voluptueux; de larges galeries couraient tout autour, et les minces et légers arceaux, les grêles pilastres, les ornements, les arabesques reportaient l’imagination vers le règne des Orientaux en Espagne, vers l’Alhambra et les Abencerrages. Au milieu de la cour, les eaux jaillissantes d’une fontaine retombaient écumeuses dans un bassin de marbre blanc, qu’entourait une épaisse bordure d’odorantes violettes. Des myriades de poissons d’or et d’argent, vivantes pierreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sablée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, exhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiques; c’étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d’émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d’Arabie à feuilles sombres, à étoiles d’argent; ceux d’Espagne à fleurs d’or, des géraniums panachés; de magnifiques rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des verveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prodiguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs; et, de loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles étranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui foisonnaient à ses pieds.