– A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia.
– Oui, elle en a deux.
– Il doit lui être pénible d’en être séparée.
– Je ne pouvais les emmener, certes. Ce sont de dégoûtantes petites créatures! Il n’y avait pas à y songer; d’ailleurs ils lui prenaient beaucoup trop de temps. Mais je soupçonne que Mamie m’en a toujours gardé une sorte de rancune. Elle n’a pas voulu se remarier; et, quoiqu’elle sache à quel point elle m’est nécessaire, et combien je suis faible de santé, je crois qu’elle irait rejoindre dès demain son mari, si elle le pouvait: je n’en fais pas doute, en vérité. Les meilleurs d’entre eux sont devenus si égoïstes aujourd’hui!
– C’est un désolant sujet de méditation,» dit Saint-Clair d’un ton sec.
Miss Ophélia lui jeta un coup d’œil, et vit sur son visage une légère rougeur de honte, et l’expression de dédain et d’ironie qui comprimait ses lèvres.
«J’ai toujours traité Mamie en enfant gâtée, reprit Marie. Je voudrais qu’une de vos servantes du Nord pût voir ses armoires, et tout ce qu’elles renferment; des robes de soie, de mousseline, jusqu’à de la vraie batiste. J’ai quelquefois travaillé des après-midi entières à lui arranger ses coiffes et ses habits, afin qu’elle fût prête pour une fête. Quant à être grondée, elle ne sait ce que c’est: elle n’a été fouettée qu’une fois ou deux dans toute sa vie; le matin, elle prend son thé ou son café noir, avec du sucre blanc. C’est absurde! je le sais; mais Saint-Clair aime la prodigalité pour lui, et autour de lui, et laisse faire à ses domestiques comme ils l’entendent. Nos gens sont gâtés, c’est un fait, et la faute en est à nous s’ils agissent comme des égoïstes et des enfants pillards; mais j’ai tant et si souvent prêché Saint-Clair là-dessus que j’en suis fatiguée.
– Et moi aussi,» répondit Saint-Clair en prenant le journal.
Éva, la belle Éva était restée debout à écouter sa mère, avec cette expression de profonde et mystique ardeur qui lui était particulière. Elle s’approcha doucement d’elle, et lui passa ses bras autour du cou.
«Eh bien! Éva, qu’y a-t-il encore? dit Marie.
– Maman, pourrais-je vous veiller une nuit, une seule? Je ne vous impatienterai pas, et je ne dormirai pas, j’en suis sûre; souvent dans mon lit je ne dors pas, – je pense.
– Folie, folie! dit Marie. Vous êtes une enfant si étrange!
– Me le permettrez-vous, maman? reprit-elle avec timidité; je crois que Mamie n’est pas bien; elle m’a dit dernièrement que la tête lui faisait grand mal.
– Oh! c’est une des perpétuelles complaintes de Mamie; Mamie est comme eux tous, – faisant grand bruit d’un bobo au doigt ou à la tête; jamais je n’encouragerai cela, jamais! J’ai à ce sujet des principes arrêtés,» dit-elle en se tournant du côté de miss Ophélia; «vous en reconnaîtrez la nécessité. Si vous laissez les domestiques se lamenter à chaque léger ennui, ou à chaque petit malaise, vous serez bientôt assourdie. Je ne me plains jamais, moi; – personne ne se doute de ce que j’endure: je sens que c’est un devoir de le supporter en silence, et je le fais.»
À cette péroraison, les yeux ronds de miss Ophélia exprimèrent un ébahissement, qui parut si comique à Saint-Clair, qu’il éclata de rire.
«Saint-Clair rit toujours quand je fais la plus petite allusion à mes maux,» dit Marie de la voix d’un martyr expirant. «Dieu veuille qu’il ne s’en souvienne pas un jour avec amertume!» Et Marie porta son mouchoir à ses yeux.
Il y eut un silence embarrassant. À la fin Saint-Clair se leva, regarda sa montre, dit qu’il avait un rendez-vous, et sortit.
Éva se glissa derrière lui, miss Ophélia et Marie restèrent seules à table.
«C’est bien de Saint-Clair! dit celle-ci, en retirant son mouchoir avec dépit, dès que le criminel fut hors d’atteinte; jamais il ne pourra, jamais il ne voudra comprendre ce que je souffre, et cela depuis des années! Si j’étais une de ces femmes douillettes, faisant grand bruit de leurs maux, ce serait excusable. Une femme qui se plaint fatigue naturellement les hommes. Mais j’ai tout gardé pour moi, et souffert en silence; si bien que Saint-Clair a fini par croire que je pouvais tout supporter.»
Miss Ophélia ne savait pas au juste quelle réponse on attendait d’elle.
Tandis qu’elle y songeait, Marie sécha peu à peu ses larmes, et remit en ordre sa toilette, avec la coquetterie d’une colombe qui lisse son plumage après une ondée. Elle entama une harangue toute féminine sur les armoires, la lingerie, le garde-meuble, etc., départements que, d’un commun accord, miss Ophélia allait prendre sous sa direction; – et elle entassa, à la fois, tant de recommandations et de renseignements, qu’une tête moins bien ordonnée, et moins systématique que celle de miss Ophélia, en eût été complètement déroutée et ahurie.
«À présent, je crois vous avoir tout dit. À ma prochaine indisposition, vous serez en état de me remplacer, sans même me consulter. – Encore un mot sur Éva: – elle a grand besoin d’être surveillée.
– Elle me paraît une excellente enfant, dit miss Ophélia; je n’en ai jamais rencontré de meilleure.
– Éva est très-étrange; il y a des choses sur lesquelles elle est si originale! elle ne me ressemble en rien.» Et Marie soupira, comme si elle eût pensé que ce fût là un grand sujet de tristesse.
Miss Ophélia se dit en son for intérieur: «J’espère bien qu’elle ne vous ressemble pas»; mais elle eut la prudence de garder cette réflexion pour elle.
«Éva s’est toujours plu au milieu des esclaves. Pour certains enfants, cela n’a pas d’inconvénient. Moi, je jouais toujours avec les négrillons de mon père, et cela ne me fit jamais aucun mal. Mais Éva traite d’égal à égal avec toutes les créatures qui l’approchent. C’est une étrange manie de cette enfant. Je n’ai jamais pu l’en corriger; et je serais assez portée à croire que Saint-Clair l’y encourage. Il est de fait que Saint-Clair, sous son toit, est indulgent pour tous, excepté pour sa femme.»
Miss Ophélia garda derechef le plus profond silence.
«Ce n’est pas la voie qu’on doit suivre avec les esclaves; il faut les mettre à leur place, et les y maintenir. Cela me fut toujours naturel, même tout enfant. À elle seule Éva gâterait une habitation entière. Comment fera t-elle quand il lui faudra mener sa maison; je n’en sais rien. On doit être bon avec ses gens; – je l’ai toujours été, mais on doit aussi leur apprendre leur place. Éva jamais ne le fait; il n’y a pas dans la tête de cette enfant la première idée de ce qu’est un esclave. Vous l’avez entendue tout à l’heure offrir de me veiller pour laisser dormir Mamie. Eh bien! c’est un échantillon de ce qu’elle ferait constamment, si on la laissait à elle-même!
– Mais, s’écria impétueusement miss Ophélia, vous admettez, je pense, que vos esclaves sont des créatures humaines, et doivent avoir besoin de repos quand ils sont épuisés de fatigue?
– Certainement, c’est justice. Je suis très-attentive à ce qu’ils aient ce qui leur faut, pourvu que cela n’aille pas jusqu’à l’abus; vous comprenez. Mamie peut, à une heure ou l’autre, rattraper son sommeil; cela ne fait pas difficulté. D’ailleurs, c’est la masse la plus endormie que j’aie jamais vue! Debout, assise, causant ou marchant, elle dort partout, envers et contre tous. Il n’y a pas à craindre que Mamie ne dorme pas assez! Mais traiter les esclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de Chine, c’est aussi par trop ridicule!» Marie s’arrêta pour se plonger dans les molles profondeurs d’un énorme coussin, et attirer à elle un élégant flacon de cristal taillé.