– Qu’a fait Dolphe? son impudence s’est accrue à tel point que ce drôle m’est devenu insupportable. Je souhaiterais l’avoir, pendant quelque temps, sous ma direction exclusive. Je le romprais, je vous en réponds.
– Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre esprit et de votre bon sens habituels. Quant à Dolphe, voici le fait: il s’est exercé si longtemps à imiter mes grâces et autres perfections, qu’il a fini par se prendre pour son maître, et j’ai été obligé de lui faire sentir sa méprise.
– Comment?
– Je lui ai fait comprendre d’une façon explicite, que je désirais garder quelques-uns de mes habits pour mon usage personnel; j’ai arrêté aussi sa munificence à l’égard de mon eau de Cologne, et j’ai même été assez cruel pour le restreindre à une douzaine de mes mouchoirs de batiste. Ceci surtout a fortement humilié Dolphe, et pour le consoler je lui ai parlé en père.
– Oh! Saint-Clair, quand donc apprendrez-vous à conduire vos esclaves! vous les perdez par votre faiblesse.
– Après tout, où est le mal que le grand pauvre diable désire ressembler à son maître? et si je l’ai élevé de façon à ce qu’il plaçât son bonheur suprême dans l’eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donnerais-je pas?
– Pourquoi plutôt ne l’avez-vous pas mieux élevé? demanda miss Ophélia, avec une soudaine résolution.
– Trop de peine à prendre; la paresse, cousine, l’invincible paresse, qui ruine plus d’âmes qu’on ne mettrait de gens en fuite en faisant le moulinet. Sans la paresse, j’aurais été un ange. Je serais porté à croire que cette paresse est ce que votre vieux docteur du Vermont appelait: «L’essence du mal moral.» C’est à coup sûr un triste sujet de méditation.
– Je pense qu’une responsabilité terrible pèse sur vous, maîtres d’esclaves! Je ne voudrais pas l’avoir pour des mondes. Vous devez élever vos esclaves, et les traiter comme des créatures raisonnables, des créatures immortelles, dont vous rendrez un jour compte devant Dieu. C’est là ma pensée, s’écria miss Ophélia cédant à l’élan d’indignation qui, tout le jour, s’était amassée dans son sein.
– Allons! allons! cousine! répondit Saint-Clair en se levant vivement; vous ne nous connaissez pas encore!» Il s’assit au piano et attaqua un air de bravoure. Saint-Clair avait le génie de la musique, son exécution était brillante et ferme, ses doigts volaient sur les touches avec le mouvement rapide et léger d’un oiseau. Il joua air après air, en homme qui essaye de se remettre de belle humeur; à la fin, repoussant les cahiers de musique, il se leva et dit gaiement: «Eh bien, cousine, vous nous avez donné une leçon un peu verte, mais vous avez fait votre devoir, et en somme, je ne vous en estime que plus. Je ne mets pas en doute que vous ne m’ayez jeté un pur diamant, mais il m’a si rudement atteint en plein visage, qu’au premier choc je ne l’ai pas apprécié tout ce qu’il vaut.
– Pour moi, je ne vois pas le but de cette mercuriale, reprit Marie. S’il est au monde quelqu’un qui traite mieux que nous ses esclaves, je serais enchantée qu’on me le montrât. Cela ne les rend pas meilleurs d’un atome; au contraire, ils deviennent de plus en plus mauvais. Quant à les sermonner ou à les reprendre, je l’ai fait à m’égosiller, leur disant leurs devoirs et le reste. Ils peuvent aller à l’église autant qu’ils le veulent, quoiqu’ils ne comprennent pas plus le prêche que ne le comprendraient des porcs. En sorte que, vous le voyez, cela ne leur est pas de grande utilité; mais ils y vont; ainsi les moyens de s’instruire leur sont donnés. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, c’est une race inférieure; toujours elle le sera. Il n’y a pas de rachat pour elle. Vous n’en pourrez rien faire, si vous l’essayez. Vous ne l’avez pas encore tenté, cousine Ophélia; moi, je l’ai tenté; je suis née et j’ai été élevée au milieu d’eux, je les connais.»
Miss Ophélia pensait en avoir assez dit, et elle garda le silence. Saint-Clair se mit à siffler.
«Saint-Clair, je vous prierai de ne pas siffler; cela augmente mon mal de tête.
– Je me tais, dit Saint-Clair. Est-il encore quelque autre chose que vous désiriez que je ne fasse pas?
– Je désirerais que vous eussiez quelque sympathie pour mes souffrances: vous n’avez aucun égard pour moi.
– Cher ange accusateur!
– C’est insoutenable de s’entendre parler sur ce ton!
– Comment dois-je vous parler? dites, et je parlerai au commandement – de la manière que vous indiquerez, rien que pour vous plaire.»
Un frais éclat de rire, parti de la cour, pénétra à travers les courtines de soie de la véranda. Saint-Clair s’avança, souleva le rideau, et rit aussi.
«Qu’y a-t-il?» demanda miss Ophélia s’approchant du balcon.
Tom était assis dans la cour sur un petit banc de mousse; chaque boutonnière de sa veste était ornée de branches de jasmin, Éva lui passait en riant une guirlande de roses autour du cou, puis, riant toujours, elle se percha sur ses genoux, comme un moineau apprivoisé.
«Ô Tom, vous êtes si drôle!»
Tom avait un bon et discret sourire, et semblait, en sa paisible façon, être aussi réjoui de sa drôlerie que l’était sa petite maîtresse. En apercevant son maître, il leva les yeux vers lui, d’un air demi confus, demi suppliant.
«Comment pouvez-vous la laisser aussi familièrement avec eux? demanda miss Ophélia.
– Et pourquoi pas? demanda à son tour Saint-Clair.
– Je ne sais; mais cela me répugne.
– Vous ne trouveriez pas mal que l’enfant caressât un gros chien, fut-il noir; mais une créature raisonnable, sensible, immortelle, vous répugne! Je connais là-dessus les sentiments de vos habitants du Nord: non qu’il y ait de notre part la plus petite parcelle de vertu à ne pas les éprouver; mais l’habitude fait chez nous ce que devrait faire la charité chrétienne: elle détruit la répugnance. J’ai eu l’occasion, pendant mes voyages, d’observer combien cette répugnance était plus vive chez vous que chez nous. Ils vous dégoûtent comme autant de serpents ou de crapauds, et cependant leur misère vous révolte. Vous ne voulez pas les maltraiter, mais vous ne voulez avoir avec eux aucun contact. Vous les expédieriez en Afrique, loin de votre vue et de votre odorat, puis, vous leur enverriez un ou deux missionnaires, qui auraient l’abnégation de les instruire de la façon la plus brève possible, n’est-ce pas?
– Hélas! cousin, répondit, d’un ton pensif, miss Ophélia, il y a du vrai dans ce que vous dites.
– Que deviendrait l’humble et le pauvre sans les enfants? reprit Saint-Clair, revenant au balcon et montrant Éva, qui gambadait auprès de Tom. L’enfant est le seul vrai démocrate. Tom, en ce moment, est un héros pour Éva; ses histoires lui paraissent merveilleuses; ses hymnes et ses chants méthodistes, plus beaux qu’un opéra; les petites amorces et autres babioles, qui emplissent ses poches, une mine féconde de joyaux! Il est à ses yeux le plus merveilleux Tom qu’une peau d’ébène ait recouvert! – Éva est une de ces fleurs du ciel envoyées par Dieu, surtout pour le pauvre et pour l’humble, qui, sur terre, ont si peu d’autres joies!
– C’est singulier, cousin, à vous entendre parler on vous prendrait presque pour un prédicant.
– Un prédicant? se récria Saint-Clair.
– Oui, pour un prédicant religieux.
– Ah! certes non; et, en tous cas, pas pour un de vos prédicants en vogue; et ce qu’il y a de plus triste, pas pour un pratiquant, à coup sûr.
– Pourquoi donc alors parlez-vous ainsi?
– Rien de plus facile que de parler. Shakespeare, je crois, fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus aisé d’enseigner à vingt disciples ce qu’il est bon de faire, que d’être un des vingt.» Il n’est rien de tel que la division du travail. Ma verve passe en paroles, cousine; la vôtre, en actions.»