À cette époque, la situation extérieure de Tom n’était pas, selon le monde, celle d’un homme à plaindre. Dans sa prédilection pour lui, et poussée aussi par l’instinct d’une noble nature reconnaissante et affectueuse, la petite Éva avait prié son père d’attacher Tom à son service personnel, pour l’escorter pendant ses promenades à pied ou à cheval. Tom avait donc reçu l’ordre formel de tout quitter pour se mettre à la disposition de miss Éva; ordre qui, comme nos lecteurs l’imaginent, fut loin de lui déplaire. Sa mise était soignée, Saint-Clair étant sur ce chapitre scrupuleux jusqu’à la minutie. Son service d’écurie, vraie sinécure, consistait simplement à inspecter et diriger tous les jours un palefrenier. Marie Saint-Clair avait déclaré qu’elle ne pouvait souffrir l’odeur des chevaux, et que ceux de ses gens qui l’approchaient ne devaient être employés à aucun service désagréable. Son système nerveux ne supporterait pas une pareille épreuve. La moindre mauvaise odeur, à son dire, la pouvait tuer, et terminer d’un seul coup tous ses tourments terrestres. Tom avec son ample habit, son chapeau bien brossé, ses bottes luisantes, son col et ses manchettes d’un blanc irréprochable, sa grave et bonne figure noire, eut pu paraître digne d’être évêque de Carthage, comme le furent en d’autres temps des hommes de sa couleur.
Il habitait une somptueuse résidence; considération à laquelle cette race impressionnable n’est jamais indifférente. Il jouissait, avec un bonheur calme et recueilli, de la lumière, des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums qui embellissaient la cour, des tentures de soie des tableaux, des lustres, des statues, des lambris dorés, qui faisaient pour lui, de la suite de ces riches salons, une espèce de palais d’Aladin.
Si jamais l’Afrique se civilise et s’élève – et son tour de figurer dans le grand drame du progrès humain arrivera en son temps – la vie s’éveillera chez elle avec une splendeur, une surabondance, qu’à peine peuvent concevoir nos froides tribus de l’Occident. – Sur cette terre lointaine et mystérieuse, fertile en or, en pierreries, en myrtes, en palmiers aux feuilles ondoyantes, en fleurs rares, surgiront des arts nouveaux, d’un style neuf et splendide. Et cette race noire, si longtemps méprisée et foulée aux pieds, donnera peut-être au monde les dernières et les plus magnifiques révélations de la puissance humaine. En tous cas, elle sera, – par sa douceur, son humble docilité d’âme, sa confiance en ses supérieurs, son obéissance à l’autorité, son enfantine simplicité de tendresse, son admirable esprit de pardon, – elle sera certainement la plus haute expression de la vie chrétienne. Et peut-être, comme Dieu châtie ceux qu’il aime, peut-être n’a-t-il précipité la pauvre Afrique dans la fournaise de l’affliction, que pour la rendre la plus noble, la plus grande dans le royaume qu’il élèvera, quand tous les autres royaumes auront été essayés et rejetés, car «les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers!»
Étaient-ce donc là les préoccupations de Marie Saint-Clair, tandis que debout, somptueusement parée sur la véranda, un dimanche matin, elle attachait à son poignet délié un riche bracelet de diamants? Ce devait être cela, ou des pensées du même genre, car Marie avait le culte des belles choses; et elle allait se rendre dans tout son éclat de diamants, de soie, de dentelles, de joyaux, à une église à la mode, pour y faire admirer sa toilette et sa piété. Marie s’était toujours fait une loi d’être très-religieuse les dimanches. À l’église, à genoux ou debout, souple, élégante, aérienne, flexible en tous ses mouvements, enveloppée de son écharpe de dentelle comme d’un nuage, c’était une gracieuse créature; elle le sentait, et se savait bon gré d’être si distinguée et si pieuse. Miss Ophélia, à ses côtés, formait avec elle un parfait contraste: non qu’elle n’eût sa belle robe de soie, son riche cachemire, son beau mouchoir; mais une raideur anguleuse et carrée lui prêtait je ne sais quoi d’indéfini, aussi sensible cependant que l’était la grâce de son élégante voisine; – non la grâce de Dieu, entendez bien, – c’est tout autre chose.
«Où est Éva? dit Marie.
– Elle s’est arrêtée sur l’escalier pour parler à Mamie.
Que disait Éva à Mamie sur l’escalier? Écoutez lecteurs, et vous l’entendrez, quoique Marie ne l’entendit pas.
«Chère Mamie, je sais que ta tête te fait grand mal.
– Le Seigneur vous bénisse, miss Éva; ma tête me fait toujours mal, à présent, mais ne vous en tracassez pas.
– Je suis bien aise de te voir sortir; et la petite fille jeta ses deux bras autour d’elle. Tiens, prends mon flacon, Mamie.
– Quoi! votre belle affaire d’or, avec ses diamants! Seigneur, miss Éva, ça être beaucoup trop beau pour moi!
– Pourquoi? tu en as besoin, et moi pas. Maman s’en sert toujours quand elle a mal à la tête, – cela te fera du bien. Prends-le, je t’en prie, pour l’amour de moi!
– L’entendez-vous, la chère mignonne! s’écria Mamie, comme Éva lui glissait le flacon dans son fichu, et, après l’avoir embrassée, courait rejoindre sa mère.
– Pourquoi vous êtes-vous arrêtée? demanda Marie.
– Pour donner mon flacon à Mamie, afin qu’elle s’en serve à l’église.
– Éva! dit Marie, frappant du pied avec impatience, vous avez donné votre flacon d’or à Mamie! Quand donc comprendrez-vous ce qui se fait, et ce qui ne se fait pas? Allez, allez! reprenez-le-lui tout de suite.»
Éva, chagrine et déconcertée, se retourna avec lenteur.
«Marie, laissez faire l’enfant! qu’elle agisse comme elle l’entendra! intervint Saint-Clair.
– Comment se conduira-t-elle alors dans le monde?
– Dieu le sait; mais elle se conduira certainement mieux, selon le ciel, que vous ou moi.
– Ô papa! chut! dit Éva en lui touchant doucement le coude. Ne chagrinez pas maman.
– Eh bien, cousin, êtes-vous prêt à nous accompagner? demanda miss Ophélia, se tournant de son côté tout d’une pièce.
– Je ne vais pas au prêche, je vous remercie, répondit Saint-Clair.
– Je voudrais que Saint-Clair m’accompagnât quelquefois à l’église, dit Marie, mais il n’a pas un atome de religion. C’est vraiment inconvenant.
– Je le sais, répondit Saint-Clair. Vous autres femmes, vous allez, je suppose, à l’église, pour apprendre à vous conduire dans le monde, et votre piété rejaillit sur nous, en considération. Si je faisais tant que d’y aller, moi, j’irais où va Mamie. Là, du moins, il y a chance de se tenir éveillé.
– Quoi, parmi ces braillards de méthodistes! fi! l’horreur!
– Tout ce que vous voudrez, Marie, excepté la mer morte de vos vénérables chapelles! C’est trop exiger d’un homme. Est-ce que tu aimes à y aller, Éva! Viens, reste à la maison; tu joueras avec moi.
– Merci, papa, j’aime mieux aller au sermon.
– N’est-ce pas affreusement ennuyeux?
– Oui, un peu, quelquefois, dit Éva, et je m’y endors aussi; mais je tâche de me tenir éveillée.
– Alors, pourquoi y vas-tu?
– Voyez-vous, papa, lui murmura-t-elle à l’oreille, cousine dit que Dieu désire cela de nous, et il nous donne tant! s’il le désire? au fond ce n’est pas grand’chose; puis ce n’est pas si ennuyeux après tout.
– Tu es une douce et bienveillante petite âme, dit Saint-Clair en l’embrassant. Va, ma chère fillette, va, et prie pour moi.
– Certes oui; je n’y manque jamais,» répondit l’enfant, comme elle s’élançait après sa mère dans la voiture.