«Quant à moi, mes pieds m’ont presque manqué, et il s’en est peu fallu que mes pas n’aient glissé.
«Car j’ai porté envie aux insensés, en voyant la prospérité des méchants.
«Lorsque les hommes sont en travail, ils n’y sont point; ils ne sont point frappés avec les autres hommes.
«C’est pourquoi l’orgueil les environne comme un collier, et la violence les recouvre comme un vêtement.
«Leurs yeux sont bouffis de graisse; ils ont plus que leur cœur ne désire.
«Ils sont dissolus et parlent malicieusement d’opprimer; ils parlent avec hauteur.
«Ils portent leur bouche jusqu’au ciel, et leur langue parcourt la terre.
«C’est pourquoi son peuple en revient à ceci, quand on lui fait boire en abondance les eaux de l’affliction.
«Et il dit: comment le Dieu Fort connaîtrait-il, et comment y aurait-il de la connaissance dans le Très-Haut?»
– N’est-ce pas là ce que tu sens, Georges?
– Oui, en vérité, répondit-il; ce sont mes pensées, comme si je les eusse écrites.
– Eh bien, écoute encore, dit Siméon.
«Toutefois j’ai tâché de connaître; mais cela m’a paru fort difficile:
«Jusqu’à ce que je sois entré aux sanctuaires du Dieu Fort, et que j’aie considéré la fin de ces gens là.
«Quoi qu’il en soit, tu les as mis en des lieux glissants; tu les fais tomber en des précipices.
«Ils sont comme un songe quand on s’est réveillé. Ô Seigneur, tu mettras en mépris leur éclat apparent, quand tu te réveilleras.
«Je serai donc toujours avec toi; tu m’as pris par la main droite.
«Tu me conduiras par ton conseil, et puis tu me recevras dans ta gloire.
«Pour moi, approcher de Dieu, est mon bien; j’ai mis toute mon espérance au Seigneur éternel.»
Ces saintes paroles de foi descendaient des lèvres du vieillard comme une musique sacrée; elles pénétrèrent dans l’esprit irrité de Georges, et ses beaux traits prirent peu à peu une expression douce et résignée.
«Si tout finissait en ce monde, Georges, reprit Siméon, c’est alors que tu pourrais dire: Où est le Seigneur? mais c’est souvent à ceux qui ont la moindre part en cette vie, qu’il réserve son royaume. Mets donc en lui ton espérance, et quoi qu’il te puisse arriver ici-bas, il te rendra justice un jour.»
Ces paroles, dites par quelque prédicant, austère pour autrui, indulgent pour lui-même, et débitées comme un lieu commun de pieuse rhétorique à l’usage des affligés, eussent manqué leur effet; mais, venant d’un homme qui s’exposait tous les jours, avec calme, à l’amende et à la prison, pour servir une cause humaine et divine, elles avaient un poids immense: et les pauvres fugitifs désolés y puiseront un surcroît de force et de courage.
Rachel prit Éliza par la main, et la conduisit à table: à peine étaient-ils à souper qu’on frappa doucement: Ruth entra.
«J’ai couru bien vite, dit-elle, apporter ces petits bas pour le garçon: il y en a trois paires en laine, bonnes et chaudes. Il fait si froid au Canada! Tu ne te laisses pas abattre, j’espère, ajouta-t-elle en faisant le tour de la table pour arriver à Éliza. Elle lui serra cordialement la main et glissa un gâteau de maïs dans celle de Henri. J’en ai apporté un petit paquet, dit-elle en faisant des efforts désespérés pour le tirer de sa poche. Les enfants ont toujours faim, tu sais.
– Oh merci, vous êtes trop bonne, dit Éliza.
– Mets-toi là, et soupe avec nous, Ruth, dit Rachel.
– Impossible. J’ai laissé des biscuits au four et John avec le petit; si je reste une minute de trop, John laissera brûler les biscuits, et donnera au petit tout ce qu’il y a de sucre dans le sucrier. Il n’en fait jamais d’autres, dit la petite quakeresse en riant. Au revoir donc, Éliza – au revoir, Georges. Que le Seigneur vous accorde un bon voyage! Et sur ce, elle partit d’un pied léger.
Un grand chariot couvert s’arrêta bientôt devant la porte. La nuit était claire, et les étoiles brillaient au ciel. Phinéas sauta lestement à bas du siège pour donner un coup de main aux arrangements des voyageurs. Georges sortit de la maison, donnant le bras à sa femme d’un côté, et de l’autre portant son fils. Il marchait d’un pas ferme; sa figure était calme et résolue, Rachel et Siméon le suivaient.
«Sortez un moment, vous autres, dit Phinéas à ceux qui étaient déjà dans la voiture, afin que j’assujettisse la banquette de derrière pour les femmes et l’enfant.
– Voilà deux peaux de buffle, dit Rachel; arrange les sièges aussi commodément que possible C’est une fatigue de voyager toute une nuit!»
Jim s’élança hors du chariot le premier, et en fit descendre avec soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras, regardait avec anxiété autour d’elle, s’attendant à voir se glisser quelque traqueur dans l’ombre.
«Jim, tes pistolets sont-ils prêts, et armés? demanda Georges à voix basse.
– Oui, tout prêts, répliqua Jim.
– Et tu sais ce que tu as à faire, s’ils viennent? Tu n’hésiteras pas?
– Hésiter? oh non!» Jim ouvrit sa large poitrine et aspira l’air fortement: «Me crois-tu disposé à leur rendre ma mère?»
Pendant ce bref colloque, Éliza prit congé de Rachel; Siméon l’aida à monter en voiture, et se faufilant au fond avec son fils, elle s’assit sur les peaux de buffle: la vieille vint ensuite. Georges et Jim se placèrent sur la banquette de devant, et Phinéas sur le siège.
«Adieu, amis! leur cria Siméon du dehors.
– Dieu vous bénisse!» répondirent-ils tous de l’intérieur.
Et le chariot s’ébranla, sautant et cahotant sur la route glacée.
Le bruit des roues, l’inégalité du chemin, interdisaient toute conversation. La voiture roula donc à travers de longs espaces couverts de bois, à travers d’immenses plaines arides et solitaires, gravissant des collines, descendant des vallées, et avançant cahin-caha, heure après heure. L’enfant, profondément endormi, reposait sur les genoux de sa mère. La pauvre vieille avait enfin oublié ses terreurs. L’anxiété même d’Éliza cédait au sommeil, à mesure que s’avançait la nuit. Phinéas seul, toujours sur l’éveil, charmait les longueurs de la route, en sifflant certains airs peu édifiants, et fort anti-quakers.
Vers trois heures du matin, Georges distingua le cliquetis rapide et pressé d’un pas de cheval, arrivant derrière eux. Il poussa Phinéas du coude. Phinéas arrêta ses chevaux: il écouta.
«Ce doit être Michel, dit-il; je crois reconnaître le galop de sa bête.» Il se leva debout sur le siège, et regarda en arrière.
Un cavalier, accourant à toute bride, apparut au sommet d’une colline éloignée. «C’est lui, ou je me trompe fort,» dit Phinéas. Georges et Jim avaient sauté à terre, avant de savoir ce qu’ils faisaient: immobiles et muets, ils attendaient, la figure tournée vers le messager. Celui-ci approchait; tout à coup, il disparut dans un vallon, mais ils entendaient encore le piétinement fougueux et précipité du cheval; enfin, il surgit sur le haut d’une éminence, à portée de la voix.
«C’est Michel en chair et en os, dit Phinéas; et il appela: Michel! holà hé!
– Phinéas! est-ce toi?
– Oui; quelles nouvelles? – viennent-ils?
– À cent pas derrière moi! huit ou dix, échauffés d’eau-de-vie, sacrant, écumant, comme une bande de loups.»
Il parlait encore, la brise apporta le son affaibli d’une troupe au galop.
«Rentrez, – et vivement! dit Phinéas. S’il faut se battre, attendez que je vous mène un bout de chemin plus loin.» Georges et Jim sautèrent sur la banquette, et Phinéas lança ses chevaux à fond de train. Michel les escortait. Le chariot roula, bondit, vola presque sur la terre durcie, mais le bruit des cavaliers qui accouraient derrière devenait de plus en plus distinct. Les femmes l’entendirent; elles regardèrent avec terreur au dehors, et virent, à la cime d’une colline distante, un groupe d’hommes qui se détachait sur le fond rouge du ciel rayé par les premières lueurs de l’aube. Encore une autre colline franchie; les traqueurs viennent d’apercevoir le chariot, que sa bâche blanche signale de loin: un brutal hurlement de triomphe arrive jusqu’aux fugitifs. Éliza, qui se sent défaillir, presse fortement son enfant sur son sein; la vieille gémit et prie: Georges et Jim arment leurs pistolets avec l’énergie du désespoir. L’ennemi gagne du terrain. La voiture a fait un soudain détour, et s’arrête en vue d’une chaîne de rochers escarpés, surplombant, formant une masse isolée et gigantesque au milieu d’un terrain plane et découvert. Ce solitaire amas de rocs, qui se dresse, noir et massif, sur le ciel coloré du matin, semble offrir une retraite assurée.