«C’est vous qui m’avez poussé en bas, dit Tom faiblement.
– Eh bien, si je n’avais pris les devants, c’est toi qui nous dépêchais à ta place, tu vois! dit Phinéas, en se penchant pour appliquer l’appareil. Là, là, – laisse-moi fixer ce bandage. Nous te voulons du bien et ne te gardons pas rancune. Tu seras conduit dans une maison où tu seras supérieurement soigné, – comme par ta propre mère.»
Tom gémit et ferma les yeux. Chez les hommes de cette classe, la vigueur et la résolution sont tout à fait physiques et s’écoulent avec le sang. L’abattement de ce pauvre géant était pitoyable à voir.
Les nouveaux venus avaient maintenant rejoint. On enleva les banquettes du chariot. Des peaux de buffle doublées en quatre furent étendues dans un des côtés, et quatre hommes y transportèrent, à grand’peine, la lourde masse de Tom. Dès qu’il fut dans la voiture, il s’évanouit. La vieille négresse, dans son ardeur de compassion, s’assit auprès et lui soutint la tête sur ses genoux. Éliza, Georges et Jim se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d’espace, et on se mit en route.
«Que pensez-vous de la blessure? demanda Georges, assis sur le siège à côté de Phinéas.
– Elle a pénétré assez avant dans les chairs, et les culbutes qu’il a faites, les écorchures qu’il a attrapées en dégringolant de là-haut, ne l’ont pas précisément remis. Il a copieusement saigné, – ce qui l’a mis à sec de sang et de courage, tout à la fois; – mais il en reviendra, et peut-être y aura-t-il appris une ou deux choses essentielles…
– Je suis bien aise de ce que vous me dites-là, reprit Georges. La pensée d’avoir été cause de sa mort, même dans une juste défense, m’eût toujours pesé.
– Oui, dit Phinéas, tuer est une vilaine besogne, qu’elle s’attaque à homme ou à bête! J’ai été grand chasseur en mon temps, et j’ai vu un daim, blessé à mort et mourant, me regarder avec des yeux qui me donnaient à penser que j’étais un méchant d’avoir tué la pauvre bête. Quand il y va d’une créature humaine, la chose est encore plus grave; car, comme le dit ta femme, après la mort vient le jugement. Je ne crois donc pas que les scrupules de nos gens, en pareille matière, soient par trop stricts; et vu la manière dont j’ai été élevé, il m’a fallu leur faire joliment de concessions.
– Que ferons-nous de ce pauvre homme? dit Georges.
– Eh! nous le porterons chez Amariah. Il y a la grand’mère d’Étienne, Dorcas, qu’on l’appelle, qui est une fameuse garde. C’est comme qui dirait de nature, chez elle; jamais elle n’est plus contente que quand elle a un malade à soigner. Nous pouvons le lui laisser pour une bonne quinzaine.»
Au bout d’une heure de route, on atteignit une belle ferme, où un déjeuner abondant attendait les voyageurs fatigués. Tom Loker fut bientôt déposé dans un lit beaucoup plus propre et plus moelleux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvrant et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissants, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre et autour de son lit.
Nous allons pour l’instant prendre congé de lui et de ses compagnons.
CHAPITRE XIX
Notre ami Tom, en ses innocentes rêveries, comparait souvent son heureux sort d’esclave à celui de Joseph, en Égypte: et plus il avait occasion d’agir sous l’œil du maître, plus le temps s’écoulait, plus le parallèle devenait frappant.
Indolent et faisant peu de cas de l’argent, Saint-Clair avait jusqu’alors abandonné le soin d’approvisionner la maison à son valet de chambre, Adolphe, pour le moins aussi insouciant et aussi prodigue que lui. Entre eux deux ils avaient mené les choses grand train. Tom, accoutumé, depuis longues années, à faire passer les intérêts du maître bien avant les siens, voyait, avec une inquiétude qu’il pouvait à peine réprimer, une prodigalité si folle; de temps à autre, il hasardait un avis, de la façon tranquille et discrète habituelle à ceux de sa race.
D’abord Saint-Clair l’employa par hasard; puis, frappé de son bon sens, de sa capacité, il s’en remit de plus en plus à lui, si bien qu’il finit par être chargé de l’approvisionnement de la maison et de la plupart des emplettes.
«Non, non; dit Saint-Clair, un jour qu’Adolphe se plaignait que le pouvoir passât en d’autres mains, laisse Tom à son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, ce qu’il en coûte; et nous pourrions fort bien voir la fin de nos écus, si quelqu’un n’y veillait de près.»
Jouissant de la confiance illimitée d’un maître, qui lui passait un billet sans le regarder, et qui empochait la monnaie sans compter, Tom n’avait pour sauvegarde contre les tentations que son inébranlable droiture, fortifiée de sa foi chrétienne; mais cela suffisait: s’en fier à lui était la plus sûre garantie de sa scrupuleuse loyauté.
Avec Adolphe, le cas était tout différent: étourdi, égoïste, gâté par un maître qui trouvait plus facile de laisser faire que de régenter, il en était venu à confondre le tien et le mien, au point que Saint-Clair lui-même était parfois troublé. Son bon sens lui disait que sa façon d’agir avec les inférieurs était injuste et dangereuse. Une sorte de remords chronique le poursuivait, sans lui donner la force de changer d’habitude: ce remords même se traduisait en excès d’indulgence. Il passait légèrement sur les fautes les plus graves, se disant que s’il eût rempli son devoir, ses gens eussent mieux fait le leur.
Ce jeune maître, beau, spirituel, dissipé, inspirait à Tom un respect bizarrement mêlé d’inquiétude et de sollicitude paternelle. Qu’il ne lût jamais la Bible, qu’il n’allât jamais à l’église, qu’il plaisantât librement de tout ce qui s’offrait à la pointe de son esprit, qu’il passât les soirées du dimanche à l’Opéra ou au théâtre, qu’il fréquentât les clubs, les tavernes, et soupât plus souvent dehors qu’il n’était convenable, – c’est ce que Tom ne pouvait s’empêcher de voir, comme tous. Il en avait conclu que «le maître n’était pas chrétien»: mais il se fût bien gardé de faire part à d’autres de cette conclusion; seulement, il en faisait le sujet de mainte et mainte prière, le soir, dans sa chambrette. Il lui arrivait aussi de dire quelquefois sa façon de penser, mais toujours avec un certain tact: comme, par exemple, lorsque Saint-Clair, invité par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez lui, entre une et deux heures du matin, dans un état d’anéantissement qui ne prouvait que trop la victoire des appétits physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le coucher; le dernier, regardant la chose comme une excellente plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en prières, près de son maître.
«Eh bien, qu’attends-tu donc? dit Saint-Clair, assis le lendemain dans la bibliothèque, en robe de chambre et en pantoufles, comme il venait de donner à Tom de l’argent et l’ordre de faire quelques emplettes. Est-ce que tout n’est pas en règle? ajouta-t-il en le voyant immobile à la même place.
– J’ai peur que non, maître,» dit Tom d’un air grave.
Saint-Clair posa sur la table son journal et sa tasse de café, et regarda Tom.
«Eh bien, qu’y a-t-il? Tu as l’air à peu près aussi réjouissant qu’un catafalque!
– Je me sens pas bien, maître. J’avais toujours cru maître bon envers tout le monde.
– Est-ce que je ne l’ai pas été? Voyons, Tom, que veux-tu? tu as envie de quelque chose, j’imagine, et c’est là ta préface.