– Pour en finir de ma misère, répliqua la femme d’un ton bourru, sans lever les yeux de terre.
– Aussi, qu’as-tu besoin de te griser, pour être fouettée après, Prue?» dit une élégante femme de chambre quarteronne en agitant ses boucles d’oreilles de corail.
La femme la regarda de travers.
«Tu pourras ben en venir là un de ces jours, toi! j’serai contente de t’y voir; et tu seras peut-êt’ ben aise, comme moi, de boire la goutte, pour noyer ta misère.
– Allons, Prue, reprit Dinah; voyons tes biscottes: voilà miss qui te les payera.»
Miss Ophélia en choisit deux douzaines.
«Y a des cachets dans cette vieille cruche cassée, sur la planche, là-haut, reprit Dinah. Grimpe, Jakes, et aveins-les.
– Des cachets! pourquoi faire? dit miss Ophélia.
– Nous achetons les cachets à son maître, et elle nous donne des pains en échange.
– Et il compte l’argent et les billets quand je rentre, et si le compte n’y est pas, il m’éreinte de coups à me tuer!
– Il te traite comme tu le mérites, dit Jane, la fringante femme de chambre, puisque tu prends son argent pour aller boire. – C’est ce qu’elle fait constamment, miss.
– Et c’est ce que je ferai encore. Je peux pas vivre autrement. Je veux boire, et oublier ma misère.
– C’est très-stupide, et très-mal à vous de voler l’argent de votre maître pour vous abrutir, dit miss Ophélia.
– Ça peut être mal, ma’ame, mais je le ferai encore, je le ferai toujours. Ô Seigneur! que je voudrais donc être morte! – Oui, morte, et en avoir fini!» La vieille créature se releva lentement tout d’une pièce, et rechargea son panier sur sa tête; mais, avant de sortir, elle regarda la jolie quarteronne qui continuait à faire danser ses boucles d’oreilles.
«Te voilà ben faraude, toi, avec tes pendeloques, et tu te donnes des airs; tu regardes le pauv’e monde du haut en bas! Eh ben, attends; tu vivras peut-être assez pour être une pauv’e vieille carcasse déchiquetée, comme moi. Le Seigneur te donnera ton compte à toi aussi, j’espère, et nous verrons si tu ne te mets pas à boire – boire – boire jusqu’à l’enfer! Ce sera bien fait, va! Et poussant un hurlement haineux, elle sortit.
– La dégoûtante vieille bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l’eau chaude pour la toilette de Saint-Clair. Si j’étais son maître je la fouetterais encore plus au vif.
– Ah! pour ça, je vous en défie, reprit Dinah. Son dos n’est qu’une plaie – elle ne peut pas seulement attacher ses hardes.
– Vraiment, on ne devrait pas envoyer des créatures de cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Jane. Qu’en pensez-vous monsieur Saint-Clair?» ajouta-t-elle en faisant des agaceries à Adolphe.
Entre autres empiétements sur le bien de son maître, Adolphe s’était approprié son nom et son adresse. Dans les cercles des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne le nommait que monsieur Saint-Clair.
«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de famille de madame Saint-Clair, et Jane était sa femme de chambre.
«Puis-je vous demander, miss Benoir, si ces boucles d’oreilles doivent figurer au bal de demain? Elles sont ravissantes, parole d’honneur!
– Je ne sais, en vérité, monsieur Saint-Clair, où s’arrêtera l’impudence de vous autres hommes! dit Jane agitant sa jolie tête pour faire scintiller ses pendants d’oreilles. Je ne danserai pas avec vous de toute la soirée, si vous me faites une question de plus.
– Ah! vous ne serez pas si cruelle! Je meurs d’envie, reprit Adolphe, de savoir si vous mettrez votre jolie robe de tarlatane rose.
– Qu’y a-t-il? dit Rosa, petite quarteronne des plus piquantes, qui descendait lestement l’escalier.
– C’est M. Saint-Clair qui est d’une impudence!
– Sur mon honneur, dit Adolphe, j’en fais juge miss Rosa.
– Je sais qu’il est insupportable, reprit Rosa, se balançant sur un de ses petits pieds, et jetant un regard malin à Adolphe, il me met sans cesse en colère contre lui.
– Oh! mesdames, mesdames, vous finirez, à vous deux, par me briser le cœur! On me trouvera mort dans mon lit un de ces matins, et vous en répondrez!
– L’entendez-vous, le fat! s’écrièrent les deux dames avec des éclats de rire immodérés.
– Allons, débarrassez-moi de vous, interrompit Dinah. Je ne veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vous pavaner dans mon chemin.
– Tante Dinah est furieuse de ne pouvoir aller au bal! dit Rosa.
– Je me moque pas mal de vos bals de couleurs, reprit Dinah; vous avez beau faire des mines et singer les blancs, vous n’êtes que des nèg’, ni plus ni moins que moi.
– Tante Dinah graisse sa laine tous les jours pour la rendre lisse, dit Jane.
– Et c’est encore de la laine, après tout, dit malignement Rosa, en secouant sa longue et soyeuse chevelure.
– Eh ben, est-ce qu’aux yeux du bon Dieu la laine ne vaut pas le crin? Je voudrais que maîtresse dise un peu ce qui lui porte le plus de profit d’une couple de paresseuses comme vous, ou d’une travailleuse comme moi! Allons, hors d’ici, oripeaux! je veux pas de vous à rôder là autour!»
La conversation fut interrompue par un double incident: Saint-Clair appelait Adolphe du haut de l’escalier, et lui demandait s’il comptait lui faire attendre toute la nuit l’eau chaude pour sa barbe? et miss Ophélia sortant de la salle à manger, dit aux chambrières:
«Jane et Rosa, pourquoi perdre ainsi votre temps? allez à votre ouvrage.»
Notre ami Tom, qui se trouvait à la cuisine pendant la conversation avec la vieille porteuse de pain, l’avait suivie dans la rue. Il la vit marcher, en poussant de temps à autre un sourd gémissement. Enfin, elle déposa son fardeau sur le seuil d’une porte, et ramena autour de ses épaules le vieux châle fané qui les couvrait à peine.
«Je porterai votre panier un bout de chemin, dit Tom d’un ton compatissant.
– Pourquoi faire? dit la femme. Je vous demande pas de m’aider.
– Vous avez l’air malade?… vous avez l’air en peine? Bien sûr vous avez quelque chose! dit Tom.
– Je ne suis point malade, répliqua brusquement la femme.
– Oh! si je pouvais, dit Tom, si je pouvais seulement vous détourner de boire! et il la regarda avec anxiété. Savez-vous pas que c’est la perdition de l’âme et du corps?
– Je sais, de reste, que je m’en vais en enfer, dit la femme avec amertume. Vous n’avez pas besoin de me le dire! Je suis laide, je suis vieille, je suis méchante! Je m’en y vais tout droit, en enfer. Oh! Seigneur! je voudrais déjà y être!
Tom frissonna à ces terribles paroles et à leur accent de vérité.
– Le Seigneur ait pitié de vous, pauvre créature! on ne vous a donc jamais parlé de Jésus-Christ?
– Jésus-Christ – qui est ça?
– Eh! mais c’est le Seigneur.
– Je crois ben leur avoir entendu dire qué’que chose du Seigneur, du jugement et de l’enfer! Oui, j’ai entendu ça.
– Personne ne vous a-t-il jamais dit comment le Seigneur Jésus nous a aimés, pauvres pécheurs! comment il est mort pour nous?
– Non; je sais rien de tout ça, répliqua la femme. Personne m’a jamais aimée depuis que mon vieux est mort.
– D’où êtes-vous? demanda Tom.
– De là-haut, du Kentucky. J’étais à un homme qui me faisait élever mes enfants pour le marché, et qui les vendait au fur et à mesure qu’ils étaient sevrés: et en dernier il m’a vendue aussi, moi, à un trafiquant, de qui mon maître m’a rachetée.
– Qui a pu vous pousser à boire?
– La misère! J’ai eu un enfant depuis que je suis ici, et je croyais qu’on me le laisserait, puisque le maître n’en trafiquait pas. C’était ben la pus gentille petite créature! Maîtresse en était comme affolée d’abord. Jamais ça ne pleurait! – Si dodu, si vivace! – Mais maîtresse tomba malade; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre; mon lait passa et l’enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulait pas lui faire acheter du lait. J’avais beau dire qu’il ne m’en restait pas une goutte; elle ne m’écoutait pas! ou elle disait que je pouvais ben nourrir l’enfant avec ce que tout le monde mangeait; et le pauv’ petit agneau devenait maigre à faire peur! Il n’avait pas que la peau et les os! il ne jetait qu’un cri de nuit comme de jour. Ça ennuya maîtresse qui se fâcha: elle dit que je le gâtais, qu’elle voudrait le voir crevé! Elle me défendit de le garder à côté de moi, parce qu’il me tenait réveillée, et que je n’étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit coucher dans sa chambre; il me fallut porter mon pauv’ petit dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mort! – Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chasser son cri de mes oreilles. J’ai bu – et je boirai! quand même ça me mènerait droit en enfer! le maître dit que j’irai en enfer! moi, je dis que j’y suis déjà!