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– Augustin! Augustin! vous en avez assez dit, certes. De ma vie je n’ai rien entendu de semblable, même dans le Nord.

– Dans le Nord, dit Saint-Clair changeant tout à coup d’expression, et reprenant son ton habituel d’insouciance. Pouah! vos gens du Nord ont le sang glacé. Vous êtes froids en tout. Vous ne pouvez vous décider à maudire à tort et à travers comme nous, une fois que nous nous y mettons.

– Mais, reprit miss Ophélia, la question est…

– Oui, assurément, la question est – et c’est une diable de question! – comment en êtes-vous venus à cet excès de souffrance et de mal? Eh bien, je vous répondrai avec les bonnes vieilles paroles que vous aviez coutume de m’enseigner les dimanches: «J’y suis venu par le péché originel.» Mes esclaves étaient ceux de mon père, et qui plus est, ceux de ma mère; maintenant ils sont miens, eux et leur descendance, qui ne laisse pas que d’être un item assez considérable. Mon père, vous le savez, arriva du Nord: il était précisément de la même trempe que le votre, – un vieux Romain, énergique, droit, doué d’une âme noble et d’une volonté d’acier. Votre père s’établit dans la Nouvelle-Angleterre pour régner sur des rocs, des pierres, et forcer la nature de pourvoir à son existence; le mien s’établit dans la Louisiane pour régner sur des hommes, des femmes, et les forcer de pourvoir à sa vie.

«Ma mère, poursuivit Saint-Clair se levant, et s’arrêtant à l’autre bout de la chambre devant un portrait, qu’il contempla avec une vénération fervente, ma mère était divine! Ne me regardez pas ainsi! – Vous savez ce que je veux dire. Elle pouvait être de race mortelle, mais jamais je n’ai pu découvrir en elle une trace de faiblesse humaine ou d’erreur; et tous ceux qui se la rappellent, esclaves ou hommes libres, serviteurs ou amis, en disent autant. Eh bien, cousine, depuis des années cette mère s’est dressée, seule, entre moi et l’abîme d’une complète incrédulité. Elle était une incarnation de l’Évangile; une preuve vivante de sa vérité, un être inexplicable et inexpliqué, autrement que par la foi. Ô mère! mère!» dit Saint-Clair, joignant les mains avec transport: puis, réprimant son émotion, il revint s’asseoir sur l’ottomane et continua:

«Nous étions jumeaux mon frère et moi. On prétend que les jumeaux doivent se ressembler; nous, nous différions de tous points. Il avait les yeux noirs et ardents, des cheveux d’ébène, un profil romain très-accentué, un teint brun et robuste. J’avais les yeux bleus, les cheveux blonds, la ligne grecque, le teint blanc et délicat. Il était actif et observateur; j’étais rêveur et indolent. Généreux envers ses amis et ses égaux, il était orgueilleux, dominateur, arrogant avec les inférieurs, et impitoyable pour tout ce qui prenait parti contre lui. Tous deux nous avions le respect de la vérité: lui, par hauteur et par courage; moi, par amour de l’idéal. Nous nous aimions comme s’aiment les garçons, par accès et par éclipses. Il était le favori de mon père; j’étais celui de ma mère.

«J’avais sur tous les sujets possibles une sensibilité maladive, une intensité de sensations, que mon père et mon frère ne comprenaient pas le moins du monde, et avec lesquelles ils ne pouvaient sympathiser. Il en était autrement de ma mère. Quand je m’étais querellé avec Alfred, et que mon père me regardait d’un œil sombre, j’avais coutume d’aller la trouver dans sa chambre, et de m’asseoir près d’elle. Je me rappelle son attitude, ses joues pâles, ses yeux profonds, doux et sérieux, ses vêtements blancs; – elle portait toujours du blanc, – et je pensais à elle quand je lisais, dans l’Apocalypse, la description des saints revêtus de robes de fin lin d’une blancheur éblouissante. Elle avait du génie pour beaucoup de choses, mais surtout en musique. Souvent assise devant son orgue, elle jouait les beaux et majestueux airs de l’Église catholique; elle les chantait de sa voix d’ange; et j’appuyais ma tête sur ses genoux, je pleurais, je sentais, je rêvais, – sans bornes ni mesure, – des choses pour lesquelles je n’avais point de mots.

«En ces jours-là, cette question de l’esclavage n’avait jamais été soulevée, discutée, comme maintenant. Personne n’y voyait de mal.

Mon père était né aristocrate. Je me figure que, dans quelque préexistence, il avait occupé un haut rang parmi les esprits qui composent la hiérarchie céleste, et qu’il en avait gardé l’orgueil; tant cet orgueil de cœur était inné et incarné en lui, quoiqu’il fût originairement d’une famille pauvre et nullement noble. Mon frère était créé à son image.

«Or, un aristocrate, comme vous savez, n’a, dans le monde entier, aucune sympathie humaine, par delà une certaine limite sociale. En Angleterre, cette limite s’arrête à certain point; dans l’empire Birman à tel autre; en Amérique, à un autre encore; mais l’aristocrate de ces divers pays ne la franchit jamais. Ce qui serait abus, détresse, injustice dans sa propre classe, devient dans une autre une froide nécessité. La ligne de démarcation de mon père était la couleur. Jamais il n’y eut homme plus juste, plus généreux parmi ses égaux; mais il considérait le nègre, à travers toutes les dégradations possibles de nuance, comme un lien intermédiaire entre l’homme et la brute, et basait sur cette hypothèse toutes ses idées de justice et de générosité. Je présume que si on lui eût demandé, à brûle-pourpoint: «Croyez-vous que ces gens-là aient des âmes immortelles?» il eût fini, après quelques «hem! ha!» par répondre: «Oui.» Mais mon père n’était pas homme à se troubler beaucoup de spiritualisme. Tous ses sentiments religieux se bornaient à vénérer Dieu, comme le chef suprême et accepté des hautes classes.

«Mon père occupait environ cinq cents nègres. Il était inflexible, exigeant, pointilleux en affaires: tout devait marcher par système, avec une exactitude rigoureuse. Maintenant, si vous mettez en ligne de compte que cette précision mathématique était exigée d’une bande d’esclaves paresseux, pillards, désordonnés, qui, de leur vie, n’avaient eu pour stimulant que le désir d’esquiver le travail et «d’escroquer le temps» comme vous dites, vous autres gens de Vermont, vous comprendrez qu’il dut se passer sur la plantation nombre de choses des plus horribles et des plus douloureuses pour un enfant sensitif comme moi.

«De plus, il y avait un commandeur, – grand, efflanqué, muni de deux poings vigoureux, renégat de l’État de Vermont (pardonnez, chère cousine), qui, après avoir fait un apprentissage régulier d’endurcissement et de brutalité, prenait ses degrés dans la pratique. Ma mère n’avait jamais pu le souffrir, ni moi non plus; mais il exerçait sur mon père un très-grand ascendant, et cet homme était le despote absolu du domaine.

«J’étais alors un petit garçon; j’avais le même amour que j’ai encore pour toutes choses humaines, – une sorte de passion pour l’étude de l’humanité, sous n’importe quelle forme. Je fréquentais les cases, je me glissais dans les cultures, parmi les travailleurs, dont j’étais naturellement le grand favori: toute espèce de plaintes, de griefs, m’arrivaient aux oreilles; je les rapportais à ma mère, et à nous deux nous formions une sorte de comité pour le redressement des torts. Nous avions empêché et réprimé beaucoup de cruautés, et nous nous félicitions d’avoir fait tant de bien, lorsque, comme il arrive souvent, mon zèle outrepassa les bornes. Stubbs se plaignit de ne pouvoir plus gouverner les esclaves, et menaça d’abandonner son poste. Bien que tendre et indulgent mari, mon père ne reculait jamais devant ce qu’il jugeait nécessaire. Il posa son pied, comme un roc, entre nous et les travailleurs des champs. Il signifia à ma mère, dans un langage parfaitement respectueux, mais très-positif, qu’elle était entièrement maîtresse des serviteurs du dedans, mais qu’elle n’eût pas à se mêler de ceux du dehors. Il la respectait plus qu’aucun être vivant; mais il en eût dit autant à la Vierge Marie si elle eût entravé son système.