– Sais pas, maîtresse.
– Seigneur! miss, ces engeances-là ne peuvent pas répondre! ça ne connaît rien au monde, ni jour ni an, reprit Jane. Ils ne savent seulement pas leur âge, à eux-mêmes!
– N’avez-vous jamais entendu parler de Dieu, Topsy?»
L’enfant prit l’air effaré, et répéta sa grimace usuelle.
«Savez-vous qui vous a faite?
– Personne, bien sûr,» dit l’enfant avec un court éclat de rire.
L’idée parut la divertir beaucoup, car ses yeux ronds brillèrent tandis qu’elle ajoutait:
«Moi ai poussé, v’là tout! je crois pas que personne m’a jamais faite.
– Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, convaincue qu’il fallait descendre à des questions terre à terre et plus positives.
– Non, maîtresse?
– Que savez-vous faire? – que faisiez-vous chez vos anciens maîtres?
– Je portais l’eau, je lavais les assiettes, je nettoyais les couteaux, et je servais le monde.
– Étaient-ils bons pour vous?
– P’t-être bien qu’oui!» et l’enfant examina sa maîtresse du coin de son œil rusé.
Enfin, lorsque en ayant assez de l’encourageant dialogue, miss Ophélia se leva, elle vit Saint-Clair appuyé sur le dos de sa chaise.
«Vous trouvez ici un sol vierge, cousine, semez-y vos propres idées. Vous n’aurez pas la peine d’en extirper beaucoup d’autres.»
Les principes de miss Ophélia étaient, en éducation comme en beaucoup de choses, fixes et bien définis. C’étaient ceux qui avaient cours, il y a environ un siècle, à la Nouvelle-Angleterre, et dont on retrouverait des traces, dans plusieurs coins reculés, loin du voisinage des chemins de fer. Ils se résument en peu de mots: apprendre aux enfants à faire attention à ce qu’on leur dit, leur enseigner leur catéchisme, leur montrer à coudre, à lire, et les fouetter s’ils mentent. Bien que les flots de lumières qui illuminent, de nos jours, le grand sujet de l’éducation jettent dans l’ombre ces vieux errements, on ne saurait nier que nos grands-pères et nos grand’mères n’aient élevé, sous ce régime, des citoyens et citoyennes, passablement recommandables, comme plusieurs d’entre nous en peuvent témoigner. Quoi qu’il en soit, miss Ophélia n’en savait pas davantage; elle se mit donc de tout cœur à sa petite païenne, résolue de déployer en sa faveur tout ce que pourraient le zèle et la vigilance.
L’enfant avait été présentée dans la maison comme la propriété de miss Ophélia; celle-ci la savait mal vue à la cuisine, et choisit en conséquence, pour centre de ses opérations, sa propre chambre; sacrifice qui sera peut-être apprécié par quelques-unes de nos lectrices. Au lieu, comme par le passé, de faire elle-même son lit, de balayer, en dépit des offres empressées de toutes les femmes de chambre du logis, d’épousseter à son plaisir, elle se condamna à enseigner à Topsy ces divers exercices. Ô malheureux jour! celles qui ont entrepris pareille tâche peuvent seules en comprendre les misères.
Miss Ophélia, dès le premier matin, s’établit dans sa chambre, y confina Topsy, et commença avec solennité son cours d’enseignement.
Voilà donc Topsy lavée, récurée, tondue de toutes les petites queues, orgueil de son cœur, et revêtue d’une robe propre, d’un tablier bien empesé, debout révérencieusement devant miss Ophélia, avec une expression lugubre, tout à fait convenable pour un enterrement.
«À présent, Topsy, je vais vous montrer comment on fait un lit. Je suis vétilleuse pour tout ce qui concerne mon coucher. Il faut vous y prendre exactement comme moi.
– Oui, ma’am’, dit Topsy avec un profond soupir, et la face de plus en plus allongée.
– Voyez, Topsy, voilà le drap; ceci est l’ourlet: là est l’envers, ici l’endroit; vous le rappellerez-vous bien?
– Oui, ma’am’, et Topsy soupira de nouveau.
– Bon; maintenant le drap de dessous doit être tourné très-uni par-dessus le traversin, – de cette façon: – et remployé au pied sous le matelas, bien égal, bien lisse comme je fais: – vous voyez?
– Oui, ma’am’, dit Topsy, avec une grande attention.
– Mais quant au drap de dessus, il doit être rabaissé et remployé dessous, bien ferme et bien droit; ainsi – l’ourlet le plus étroit aux pieds.
– Oui, ma’am’,» répliqua Topsy, toujours sur le même diapason.
Nous ajouterons, ce que n’avait pas vu miss Ophélia: tandis que la bonne dame, le dos tourné, était dans le feu de la démonstration, sa jeune disciple avait lestement escamoté et fourré dans ses manches une paire de gants, un ruban; puis elle avait pieusement recroisé ses mains devant elle.
«Maintenant, Topsy, voyons comment vous vous y prenez,» dit miss Ophélia qui défit les draps, et s’assit pour regarder opérer son élève.
Avec la même gravité solennelle et non sans adresse, Topsy exécuta toute la manœuvre, à la complète satisfaction de miss Ophélia. Elle mit les draps, effaça chaque ride, et le sérieux qu’elle apportait à remplir ses fonctions édifia grandement l’institutrice. Par malheur, un petit bout de ruban échappé du bord de la manche, juste au moment où Topsy terminait la besogne, attira l’attention de miss Ophélia. Elle fondit dessus: «Qu’est cela? s’écria-t-elle. Vous, mauvaise petite fille, méchant petit être, vous avez volé ce ruban!»
Le corps du délit fut tiré de la propre manche de Topsy, sans qu’elle parût le moins du monde déconcertée: elle le considéra, d’un air de surprise, avec la plus candide innocence.
«Seigneur! hé, mais! c’est-i-pas la ceinture à miss Phélie? Comment qu’elle s’a fourrée dans ma manche?
– Topsy, vilaine enfant, n’allez pas me faire un mensonge; vous avez volé ce ruban?
– Oh! maîtresse, jamais, pour sûr; moi, l’avoir seulement pas vu, jusqu’à cette bénie minute.
– Topsy, ne savez-vous pas que c’est très-mal de mentir?
– Moi, jamais mentir, jamais, miss Phélie, dit Topsy avec une vertueuse gravité. C’est vérité toute pure que je dis, et rien autre.
– Topsy, je serai obligée de vous fouetter, si vous mentez; songez-y!
– Seigneur, maîtresse, quand je serai été fouettée tout le long du jour, dit Topsy, commençant à pleurnicher, je pourrai rien dire autre. J’avais pas vu ça du tout: ça aura attrapé mon bras! Miss Phélie l’avoir laissé sur le lit, ça s’être pris dans les draps et fourré dans ma manche!»
Miss Ophélia fut tellement indignée de tant d’effronterie qu’elle saisit l’enfant par les épaules, et la secoua.
«Ne me répétez pas cela! ne me le répétez pas!»
L’énergique secousse fit tomber les gants de l’autre manche.
«Là, voyez! me direz-vous encore que vous n’avez pas pris le ruban?»
Pour le coup, Topsy avoua le vol des gants, mais persista à nier l’autre larcin.
«Allons, Topsy, reprit miss Ophélia, si vous confessez tout, vous ne serez pas fouettée cette fois.» Ainsi adjurée, Topsy avoua le double crime, et, du ton le plus lamentable, protesta de son repentir.
«Voyons! dites une bonne fois la vérité. Je sais que vous avez dû prendre autre chose depuis que vous êtes dans la maison, car je ne vous ai que trop laissé courir hier tout le jour. Si vous avez confisqué quoi que ce soit, confessez-le, et, je vous le promets, on ne vous fouettera pas.
– Eh là! maîtresse, moi avoir pris ces belles choses rouges qui sont autour du cou de miss Éva.
– Volé! vilaine enfant! Et qu’avez-vous pris encore?
– Les affaires qui pendent aux oreilles de miss Rosa… les rouges.
– Apportez tout cela, ici, à l’instant même.
– Eh là! peux pas, maîtresse, – moi l’avoir grillé!
– Grillé! – quel conte! – Que cela se retrouve sur l’heure, entendez-vous? ou je vous fouette.» Avec de bruyantes protestations, des larmes, des gémissements, Topsy déclara qu’elle ne pouvait pas. Tout était grillé! brûlé!