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– Vous ne vous dégraderiez pas à ce point, Émilie! Jamais je n’y consentirai.

– Me dégrader! – ne serait-il pas mille fois plus dégradant de manquer de parole à de pauvres abandonnés?

– À merveille! vous êtes toujours héroïque; vous planez dans les nues! reprit monsieur Shelby; mais, avant de vous lancer dans ce don quichottisme, vous ferez bien d’y réfléchir.»

Ici la conversation fut interrompue par l’apparition de tante Chloé, au bout de la véranda.

«Maîtresse, vouloir venir une minute?

– Quoi, Chloé? qu’y a-t-il? dit madame Shelby se levant, et allant au balcon.

– Si maîtresse voulait regarder un brin ce lot de volage?» Chloé avait la fantaisie d’appeler la volaille volage; elle y persistait malgré les fréquents avis des jeunes membres de la famille.

«Seigneur bon Dieu! disait-elle, je vois pas la différence. Volaille ou volage être juste la même chose; avoir des plumes et voler, et être bon à manger; voilà!» Et elle se confirmait ainsi dans son erreur.

Madame Shelby sourit à la vue de poulets et de canards gisant à terre en un tas, que Chloé contemplait d’un air méditatif.

«Peut-êt’, maîtresse, aimerait bien en avoir un ou deux en pâté?

– En vérité, tante Chloé, cela m’est à peu près égaclass="underline" accommode-les comme tu voudras.»

Chloé continuait à palper les volailles d’un air distrait. Évidemment son esprit était ailleurs. Enfin, avec le rire bref qui, chez les gens de sa race, précède souvent une proposition hasardée, elle dit:

«Seigneur bon Dieu! pourquoi donc maître et maîtresse se tracasseraient-ils à faire de l’argent, au lieu de se servir de leurs mains? – Et elle se mit à rire de nouveau.

– Je ne te comprends pas, Chloé, dit madame Shelby, devinant à certains indices que chaque parole de la conversation qui venait d’avoir lieu entre elle et son mari avait été entendue.

– Eh! Seigneur, maîtresse, dit Chloé toujours riant, les autres maît’s louent leurs nèg’s, et en tirent gros: ils s’amusent pas à garder un tas de monde pour gruger la maison, et tout!

– Eh bien Chloé, qui nous proposerais-tu de louer?

– Seigneur! je propose rien du tout, maîtresse! seulement Sam, le noir, dit qu’il y a à Louisville un de ces confesseurs, comme on les appelle, qui voudrait trouver une bonne faiseuse de gâteaux et de pâtisserie. Il a dit qu’il lui donnerait quatre dollars par semaine: il l’a dit!

– Eh bien, Chloé?

– Eh bien, maîtresse! il me paraît être grand temps que Sally mette un peu la main à la pâte. Sally a pris bonnes leçons de moi, et elle fait quasi aussi bien; – c’est-à-dire quand elle s’applique. Et si maîtresse voulait me laisser aller, j’aiderais à faire l’argent. Je crains pas de mettre mes gâteaux, ni mes pâtés non plus, à côté de ceux de n’importe quel confesseur.

– Confiseur, Chloé.

– Seigneur bon Dieu! maîtresse! y a pas grand’ différence: c’est si curieux les mots! ça veut pas toujours se laisser dire par pauv’ monde.

– Mais, Chloé, il te faudrait laisser tes enfants.

– Oh! les garçons être bien assez grands pour se tirer d’affaire, pas manchots du tout! et Sally prendra soin de la petite – elle est si avancée, la mignonne! y a presque plus besoin de la suivre.

– Louisville est bien loin.

– Las, Seigneur! moi pas m’effaroucher! c’est du côté de basse rivière; quelque part près de mon pauvre homme, peut-êt’, dit Chloé avec un accent interrogatif, en regardant madame Shelby.

– Non, Chloé; c’est à plusieurs centaines de milles.»

La figure de Chloé s’allongea.

«N’importe! en allant à Louisville tu te rapprocheras de lui. Oui, tu peux partir, et tous tes gages, jusqu’au dernier sou, seront mis de côté pour le rachat de ton mari.»

Parfois un brillant rayon de soleil change en argent un nuage sombre, ainsi la noire face de Chloé s’illumina tout à coup et devint resplendissante.

«Seigneur! maîtresse toujours si bonne, trop bonne! moi, avoir ruminé la chose depuis longtemps: n’avoir plus besoin d’user robe, souliers, ni plus rien. Mettre tout de côté, tous les sous. Combien qu’il y a de semaines dans un an, maîtresse?

– Cinquante-deux.

– Tant que ça! et quatre dollars pour chaque semaine, qu’est que ça peut faire?

– Deux cent huit dollars, répondit madame Shelby.

– Ah! oh! dit Chloé d’un air étonné et ravi. Et combien de temps qu’il faudra travailler, maîtresse, pour avoir tout l’argent?

– Quatre ou cinq ans, Chloé; mais tu n’auras pas à gagner tout; j’y ajouterai quelque chose.

– Oh! je peux pas souffrir l’idée que maîtresse donne des leçons, ni rien. Maître a grand’raison de pas vouloir!

Ça peut pas aller. Personne de la famille en venir jamais là, j’espère, tant que pauv’e Chloé a des bras.

– Sois tranquille, Chloé, je veillerai à l’honneur de la famille, dit madame Shelby en souriant. Mais quand comptes-tu partir?

– Oh! je comptais pas: seulement, y a Sam le noir, qui descend à la rivière demain avec les poulains; et il a dit qu’il pourrait m’amener: de sorte que j’ai justement fait mon paquet. Si maîtresse veut, moi partir avec Sam demain matin; maîtresse me donner ma passe, et m’écrire un petit mot de commandation.

– Eh bien, Chloé, je m’en occuperai, si M. Shelby y consent. Je vais lui en parler.»

Madame Shelby monta, et tante Chloé, ravie, retourna chez elle faire ses préparatifs.

«Eh bien, massa Georgie, vous savez pas? je m’en y vas à Louisville, demain! dit-elle au jeune maître qui, en entrant dans la case, la trouva occupée à réunir les petites hardes de Polly. Je pensais visiter toutes les petites affaires et les rélargir un brin. Mais je m’en y vas, massa Georgie! – Je m’en y vas gagner quatre dollars par semaine! et maîtresse les mettra tous de côté pour racheter mon vieux!

– Hourra! dit Georgie, voilà un coup d’État! Comment t’en vas-tu, tante Chloé?

– Demain avec Sam. À présent, massa Georgie, faut vous asseoir là pour écrire à mon vieux, et lui conter tout ça. – Vous voulez bien?

– Certes oui, dit Georgie. Oncle Tom sera joliment content d’avoir de nos nouvelles. Je vais courir à la maison chercher du papier et de l’encre. Et je pourrai lui annoncer en même temps la naissance des petits poulains, et le reste: tu sais, tante Chloé.

– Certainement, massa Georgie. Allez vite pendant que je vais vous accommoder un brin de poulet, ou quelque autre bonne bouchée. Vous ne ferez plus de bons soupers comme chez votre pauv’ tantine!»

CHAPITRE XXIII

L’herbe se flétrit, la fleur se fane.

Pour tous, la vie coule jour par jour; elle fila ainsi pour Tom, et deux années se passèrent. Séparé de tout ce qu’il aimait, sa pensée le reportait par douloureux élans vers ceux qu’il avait laissés derrière lui, et cependant il ne se sentait pas tout à fait malheureux. L’harmonie de l’âme est si parfaite que le choc suprême, qui brise à la fois toutes les cordes, peut seul en détruire l’accord. Si nous repassons en notre mémoire de longues années d’épreuves et de souffrances, nous trouverons que chaque heure y versait sa part d’allégement, de distractions imprévues; et que, sans pouvoir se dire heureux, encore n’était-on pas complètement misérable.

Dans le livre qui, à lui seul, faisait toute sa bibliothèque, Tom avait lu:

«Reçois volontiers tout ce qui t’arrivera, et supporte avec douceur les changements qui t’affligeront.»