«Je vais là! répéta-t-elle, vers les esprits brillants, Tom! j’irai avant peu.»
Le tendre et fidèle cœur ressentit un choc soudain. Tom se souvint que, depuis six mois, les petites mains d’Éva lui avaient souvent paru grêles; sa peau devenait plus transparente, son souffle plus court. Elle se fatiguait vite, et demeurait toute languissante pour peu qu’elle essayât de jouer au jardin, où jadis elle s’ébattait gaiement des heures entières. Tom avait entendu miss Ophélia parler de la toux opiniâtre que tous ses médicaments ne pouvaient guérir; et, à ce moment même, cette ardente joue, ces petites mains diaphanes, brûlaient d’une fièvre lente.
Et cependant la triste pensée qu’évoquaient les paroles d’Éva ne lui était jamais venue.
Y a-t-il eu des enfants semblables à Éva? Oui, il y en a eu; mais leurs noms sont inscrits sur des tombes, et leurs doux sourires, leurs yeux célestes, leurs paroles, leurs actes étranges, restent enfouis, douloureux trésors, au fond de plus d’un cœur navré. N’avez-vous pas connu ces légendes de famille, ces récits des grâces, de la bonté de celle qui est partie? celle dont l’attrait céleste surpassait de si loin les charmes de tant d’autres qui demeurent? Ne dirait-on pas que là-haut l’emploi d’une troupe d’anges est de se détacher, un à un, pour venir séjourner un temps sur la terre, et s’y faire aimer de cœurs égarés, qu’ils entraînent ensuite après eux, en s’en retournant au ciel? Aussi, quand vous voyez le regard profond s’illuminer d’une lueur surnaturelle, quand la jeune âme se révèle en paroles plus suaves, plus sensées qu’il n’appartient à l’enfance, n’espérez pas retenir l’être chéri. Il est marqué du sceau divin, et l’immortalité rayonne dans son œil.
Ainsi de toi, Éva la bien-aimée, étoile radieuse de ton logis! tu vas t’éclipser, et ceux qui t’aiment le plus, hélas! s’en doutent peu.
Le dialogue d’Éva et de Tom fut interrompu par les appels répétés de miss Ophélia.
«Éva! Éva! Allons donc, enfant! le serein tombe; vous ne devriez pas être dehors.»
Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.
Miss Ophélia n’était plus jeune, et son expérience de garde-malade avait été longue. Née à la Nouvelle-Angleterre, elle ne connaissait que trop la marche perfide de ce mal insidieux qui moissonne les plus beaux, les plus aimés, et qui les marque de l’irrévocable sceau de la mort, avant que la moindre fibre de vie paraisse atteinte. Elle avait remarqué cette toux légère et sèche, ces joues plus brillantes de jour en jour. L’éclat de l’œil, l’agitation fébrile des mouvements ne pouvaient lui faire illusion.
Elle essaya de communiquer ses inquiétudes à Saint-Clair, mais il les rejeta bien loin, avec une impatience nerveuse, toute différente de sa nonchalance habituelle.
«Oh! trêve aux croassements, cousine, je les ai en horreur! Ne voyez-vous pas que l’enfant grandit? – Il n’y a pas, au moment de la croissance, jeune fille qui ne maigrisse.
– Mais cette toux!…
– Sottises! la toux! – ce n’est rien; – un léger rhume, peut-être.
– Mais, c’est justement ainsi que cela commença pour la pauvre Éliza Jane, et pour Hélène, et pour Maria Sanders…
– Oh! faites-nous grâce des listes funéraires et des contes de revenants. Vous devenez si prévoyantes et prédisantes, vous autres matrones, qu’un enfant ne saurait éternuer ou s’éclaircir le gosier, que vous n’évoquiez le désespoir et la ruine. Prenez seulement soin d’elle; préservez-la de l’air du soir, ne la laissez pas trop jouer, et elle se portera à merveille!»
Ainsi parlait Saint-Clair, mais il était nerveux, agité; il surveillait Éva avec une sollicitude fébrile, que laissaient percer de continuelles affirmations: «L’enfant allait bien, – très-bien; – ce n’était rien que cette toux; – elle venait de l’estomac; – il n’y avait pas d’enfant qui n’y fût sujet.» Il disait, mais ses yeux ne quittaient plus Éva. Il voulait qu’elle l’accompagnât à cheval dans ses promenades; il apportait sans cesse pour elle des pâtes, des recettes, des mets fortifiants. – «Non qu’elle en ait le moindre besoin, répétait-il, mais cela ne lui fera toujours pas de mal.»
S’il le faut dire, ce qui navrait ce cœur paternel, c’était la maturité croissante de l’âme et des pensées d’Éva. Sans rien perdre de ses grâces enfantines, elle laissait tomber parfois des mots si profonds, des aperçus d’une telle portée, qu’ils ressemblaient à l’inspiration. Alors Saint-Clair tressaillait; il la serrait entre ses bras, comme si l’étreinte passionnée avait pu la sauver; et d’énergiques, de frénétiques résolutions de la conserver, de ne jamais se séparer d’elle, gonflaient sa poitrine.
L’âme et le cœur de l’enfant semblaient absorbés dans des œuvres de bienfaisance et d’amour. Généreuse, elle l’avait toujours été d’instinct, tandis qu’aujourd’hui on remarquait en elle je ne sais quoi de féminin, de sensible, qui dépassait son âge. Elle aimait encore à jouer avec Topsy, avec les autres enfants de toute nuance; mais, spectateur plutôt qu’acteur, elle restait assise des demi-heures entières à rire des espiègleries de Topsy; – puis soudain, une ombre passait sur son doux visage, son œil se troublait, et sa pensée errait au loin.
«Maman, dit-elle un jour tout à coup à sa mère, pourquoi ne pas enseigner à lire à nos esclaves?
– Belle question, enfant! Personne ne le fait.
– Pourquoi non? insista Éva.
– Parce que la lecture ne leur serait bonne à rien. Elle ne leur enseignerait pas à travailler, et c’est pour cela qu’ils sont faits.
– Pourtant, ne faut-il pas qu’ils lisent la Bible pour connaître la volonté de Dieu?
– Oh! ils n’ont qu’à se faire lire le peu dont ils ont besoin.
– Mais, maman, il me semble que la Bible c’est le livre de tous? chacun doit le pouvoir lire. Souvent ils en auraient tant d’envie, et il ne se trouve personne pour les aider!
– Quelle drôle d’enfant vous faites, Éva!
– Miss Ophélia a bien enseigné à lire à Topsy, continua l’enfant.
– Oui; citez-la, je vous le conseille! La science lui a merveilleusement profité. Topsy est bien la plus mauvaise petite créature que j’aie jamais vue.
– La pauvre Mamie, persista Éva, elle qui aime sa Bible comme ses yeux! serait-elle heureuse de pouvoir la lire! Lorsqu’elle ne m’aura plus là, comment s’y prendra-t-elle?»
Marie continuait de bouleverser un tiroir, tout en répondant:
«Le temps viendra, c’est clair, où vous ne pourrez plus lire la Bible à tous nos esclaves, à tour de rôle, – non que je vous en blâme, je faisais de même, lorsque j’avais un peu plus de santé; – mais après votre entrée dans le monde, quand il faudra s’habiller, recevoir et rendre des visites, vous n’en trouverez plus le temps. – Regardez, ajouta-t-elle, voici les bijoux que je vous donnerai alors. Je les portais à mon premier bal, – et, je puis vous l’assurer, Éva, je fis sensation.»
Éva prit l’écrin, souleva une rivière de diamants, et demeura rêveuse, ses grands yeux fixés sur le collier, et sa pensée voyageant au loin.
«Quelle mine sage et discrète, enfant!
– Maman, cela vaut-il beaucoup, beaucoup d’argent?
– Je crois bien! Mon père avait fait acheter ces brillants à Paris; à eux seuls c’est une fortune!
– Je voudrais bien les avoir à moi et pouvoir en faire ce qui me plairait! dit Éva.
– Et qu’en feriez-vous?
– Je les vendrais; j’achèterais une terre dans les États libres, j’y mènerais tous nos esclaves, et je payerais des maîtres pour leur enseigner à lire et à écrire.»
Elle fut interrompue par un éclat de rire de sa mère.
«À merveille, vous ouvririez école; et j’espère que vous leur montreriez aussi à jouer du piano, à peindre sur velours?…