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– Je leur apprendrais à lire leur Bible, à écrire leurs lettres, à lire celles qu’on leur écrit, dit Éva avec assurance. Je sais, maman, qu’il est très-dur pour eux de ne pouvoir rien faire de tout cela. – C’est un chagrin pour Tom, – pour Mamie, pour d’autres encore; – et puis maman, je pense que c’est mal.

– Allons, allons, Éva; vous n’êtes qu’une enfant! vous ne comprenez mot à tout cela, dit Marie, et votre babil me casse la tête.»

La migraine était toujours aux ordres de Marie des que la conversation prenait un tour qui ne lui allait pas. Éva se retira tout doucement; mais, à partir de ce jour, elle donna assidûment à Mamie des leçons de lecture.

CHAPITRE XXIV

Henrique.

Vers ce temps, Alfred, le frère de Saint-Clair, vint, avec son fils, garçon âgé de douze ans, passer un ou deux jours à la maison du lac, dans la famille de son frère.

L’aspect de ces jumeaux réunis avait, à la fois, quelque chose de beau et d’étrange. La nature, en les formant, s’était complu de tous points à créer, au lieu de ressemblances, de frappantes oppositions, et pourtant un lien mystérieux semblait resserrer leur amitié fraternelle.

Bras dessus, bras dessous, ils erraient dans les allées du jardin, en haut, en bas, partout; Augustin, avec ses yeux bleus, ses cheveux d’or, ses formes souples et élégantes, ses traits animés, expressifs; Alfred, avec ses noirs, son profil romain, hautain, inflexible, ses membres fortement articulés, et son ferme maintien. Sans cesse ils s’attaquaient mutuellement sur leurs opinions, leurs habitudes, leurs actes, et n’en étaient pas moins absorbés dans la société l’un de l’autre, comme si, pour les unir, la contradiction eût joué entre eux le rôle que l’attraction remplit entre les pôles opposés de l’aimant.

Henrique, le fils aîné d’Alfred, noble garçon, aux yeux noirs, à la tournure de prince, rempli d’ardeur et de vivacité, avait à peine vu sa cousine Évangeline que déjà il était fasciné par la grâce toute céleste de l’enfant.

Le poney favori d’Éva, doux comme elle, d’une blancheur de neige, et d’une allure à la bercer mollement, venait d’être amené par Tom à l’arrière-véranda, tandis qu’un mulâtre, d’environ treize ans, y conduisait le petit cheval noir arabe, importé depuis peu, à grands frais, pour Henrique.

Fier comme un jeune garçon de sa nouvelle monture, Henrique s’avança, prit les rênes des mains du petit groom, regarda attentivement le cheval, et son front se rembrunit aussitôt.

«Qu’est ceci, Dodo, petit chien de paresseux? tu n’as pas étrillé l’animal ce matin!

– Si fait, maître, répondit le mulâtre avec soumission. C’est lui-même qui s’est encore sali.

– Tais-toi, drôle! dit Henrique avec violence, en levant sa cravache. Comment oses-tu ouvrir la bouche?»

Le groom était un joli mulâtre aux yeux brillants, juste de la taille d’Henrique, et ses cheveux bouclés encadraient un front haut et fier. Le sang des blancs qui bouillait dans ses veines colora tout à coup sa joue, et fit éclater son œil, comme il commençait vivement à dire:

«Maître Henrique!…»

Henrique lui cingla un coup de cravache à travers la face, le prit par le bras, le força à se mettre à genoux, et le battit jusqu’à en être hors d’haleine.

«Là, impudent chien! je t’apprendrai à riposter! Emmène ce cheval, et qu’il soit nettoyé comme il faut. Je te remettrai à ta place, entends-tu!

– Jeune maître, reprit Tom, je me doute de ce qu’il allait dire; le cheval s’est roulé par terre au sortir de l’écurie. C’est si jeune! si fougueux! – Voilà comment la bête s’est éclaboussée; je l’avais vu panser au matin.

– Retiens ta langue, toi, jusqu’à ce qu’on te parle;» et Henrique, tournant sur le talon, monta les degrés pour aller rejoindre Éva, déjà toute prête en habit de cheval.

«Chère cousine, pardon si cet imbécile me force à vous faire attendre un moment. Asseyons-nous là. Il ne saurait tarder. Mais qu’y a-t-il, cousine? vous avez l’air tout fâché.

– Comment pouvez-vous être si cruel, si méchant, avec ce pauvre Dodo? dit Éva.

– Cruel! – méchant! reprit le jeune garçon, et sa surprise n’avait rien de joué. Que voulez-vous dire, chère Éva?

– Ne m’appelez pas «chère Éva» quand vous agissez ainsi.

– Mais, chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo; il n’y a pas deux façons de le conduire; il n’en finit jamais d’excuses et de mensonges. Il faut le mater tout d’abord, – ne pas lui laisser ouvrir la bouche. – Papa n’agit pas autrement.

– L’oncle Tom a dit que c’était un simple accident, et il ne dit jamais que la vérité.

– C’est un prodige de vieux nègre alors. Dodo dit autant de mensonges, lui, que de paroles.

– Il ment, parce que vous l’effrayez. C’est lui enseigner le mensonge, que le traiter comme vous faites!

– Si vous prenez si fort le parti de Dodo, Éva, vous allez me rendre jaloux.

– Vous l’avez frappé sans qu’il eût rien fait pour être battu…

– Un petit arriéré soldé. C’est pour toutes les fois qu’il mérite d’être rossé, sans que je le batte. Quelques bons coups de fouet sont toujours de mise avec Dodo. C’est, je vous l’assure, un franc vaurien. Mais, allons, puisque cela vous contrarie, je ne le frapperai plus jamais devant vous.»

Éva était loin d’être contente, mais elle sentit qu’elle essaierait en vain de se faire comprendre de son beau cousin.

À l’instant reparut le petit mulâtre amenant les deux chevaux.

«À merveille, Dodo: cette fois tu t’en es tiré fort joliment, dit son jeune maître d’un air gracieux. Approche, et tiens le poney de miss Éva, pendant que je l’aide à le monter.»

Dodo se tint debout devant le cheval d’Éva; mais sa figure était bouleversée, et à ses yeux on voyait assez qu’il avait pleuré.

Henrique se piquait de galanterie et d’adresse; il eut bientôt mis sa belle cousine en selle, et réunissant les rênes, il les lui présenta.

Mais Éva se penchait du côté où se trouvait Dodo, et comme le petit mulâtre venait de lâcher la bride, elle lui dit:

«Vous êtes un bon garçon, Dodo; – grand merci!»

Dodo, ébahi, regarda cette douce figure, ses joues se colorèrent et les larmes lui vinrent aux yeux.

«Ici, Dodo!» cria son maître d’un ton impérieux.

Le mulâtre s’élança, et tint le cheval arabe pendant que son maître le montait.

«Voilà un picayune pour toi, Dodo; va l’acheter du sucre candi; va!»

Et Henrique s’éloigna au petit galop avec Éva. Dodo suivit longtemps des yeux les deux enfants. De l’un, il avait reçu de l’argent; de l’autre, ce qui manquait le plus, ce dont il avait le plus ardent besoin, – un mot de bonté, affectueusement dit. – Il n’y avait que peu de mois que Dodo était séparé de sa mère; le père d’Henrique l’avait acheté dans un entrepôt d’esclaves, à cause de sa jolie tête, afin d’en faire l’accompagnement assorti du joli poney. Maintenant c’était l’affaire du jeune maître de le rompre et de le dompter.

Les deux frères, se promenant d’un autre côté du jardin, avaient cependant vu appliquer la correction.

Augustin rougit, mais dit seulement de son air d’insouciance sardonique:

«C’est sans doute là ce qu’on appelle une éducation républicaine, Alfred?

– Henrique est un petit démon, pour peu qu’on le stimule, répondit négligemment Alfred.

– Je suppose que tu considères ce genre d’exercice comme faisant partie de son instruction. – La voix d’Augustin devenait sèche.

– Il en serait autrement, que je ne pourrais l’empêcher. Henrique est une espèce d’ouragan; depuis longtemps sa mère et moi avons lâché les rênes! D’ailleurs, avec Dodo, il a affaire à un parfait lutin, qui ne sent pas les coups. Le fouet ne l’incommode nullement.