– Je puis à peine être reconnaissante; – c’est si triste de songer à ces pauvres gens qui n’ont rien reçu, eux!
– La singulière enfant! Quant à moi, ma religion me fait un devoir de me réjouir, et de rendre grâces des avantages dont je jouis.
– Maman, reprit Éva quelques minutes après, – je voudrais que l’on coupât une partie de mes cheveux, – une bonne partie.
– Pourquoi faire?
– Pour les donner à mes amis, maman, tandis que je le puis faire moi-même. Voudriez-vous prier petite tante de venir me les couper?»
Marie éleva la voix, et appela miss Ophélia qui travaillait dans sa chambre.
Lorsqu’elle entra, l’enfant, soulevée à demi sur ses oreillers, secouait ses longues boucles d’or bruni, et elle lui dit, souriante et enjouée:
«Allons, tante, venez tondre l’agneau.
Qu’y a-t-il? demanda Saint-Clair, comme il entrait, apportant des fruits rares qu’il venait de chercher pour Éva.
– C’est moi, papa, qui priais tante de couper un peu mes cheveux: – j’en ai trop. Ils me chargent la tête, – puis, je voudrais en donner.»
Miss Ophélia s’avança avec ses ciseaux.
«Prenez garde, – n’allez pas gâter cette belle chevelure! dit le père; coupez bien en dessous; qu’il n’y paraisse pas. C’est mon orgueil, à moi, que les boucles d’Éva.
– Oh! papa, dit-elle tristement.
– Oui, certes; je tiens à les conserver dans leur beauté, pour le temps où je te mènerai à la plantation de ton oncle voir le cousin Henrique. Et Saint-Clair prenait son ton gai.
– Je n’irai jamais, papa. – Je vais dans un plus beau pays. – Oh! croyez-le! – Ne voyez-vous pas, cher papa, que chaque jour je m’affaiblis?
– Éva, cruelle enfant! Pourquoi insister ainsi?
– Parce que c’est la vérité, papa; si vous y vouliez croire à présent, peut-être en viendriez-vous à sentir là-dessus comme moi.»
Saint-Clair, les lèvres comprimées, demeura debout, immobile, l’œil rivé sur ces belles boucles qui, à mesure que les ciseaux les séparaient de la tête de l’enfant, étaient déposées une à une sur ses genoux. Éva les prenait, les considérait, les enroulait autour de ses doigts grêles, puis reportait vers son père un regard anxieux.
«C’est comme je l’avais prédit, tout juste! gémit Marie. C’est ce qui mine de jour en jour ma pauvre santé; ce qui me fait descendre dans la tombe, sans qu’on y prenne seulement garde! – Il y a assez longtemps que je me tuais à vous le dire, Saint-Clair! vous le verrez à la fin, vous verrez que j’avais raison!
– Ce qui vous sera d’une grande consolation, sans nul doute!» dit amèrement Saint-Clair.
Marie se rejeta sur sa chaise longue, et se couvrit la figure de son mouchoir de batiste.
L’œil d’azur d’Éva passa de l’un à l’autre, avec une expression profonde; c’était le regard calme, lucide, d’une âme affranchie à demi de ses liens terrestres. Elle sentait, elle appréciait pleinement la différence des deux.
Elle fit de la main signe à son père. Il vint, et s’assit près d’elle.
«Papa, mes forces déclinent de plus en plus; je sens que je m’en vais. Il y a des choses pourtant que je voudrais dire et faire, et vous êtes si fâché quand j’en dis seulement un mot… Mais il le faut, il n’y a plus à différer. – Si vous le permettiez, papa, je parlerais tout de suite.
– Mon Éva, je le permets, dit Saint-Clair. Il se couvrit le visage d’une de ses mains, dans l’autre il serrait celle de l’enfant.
– Alors, je voudrais voir tout notre monde réuni. Il y a quelque chose que je dois leur dire, à tous, reprit-elle.
– Soit,» dit Saint-Clair d’une voix altérée et sèche.
Un message, envoyé par miss Ophélia, amena en peu de minutes tous les serviteurs dans la chambre.
Éva était retombée sur ses oreillers, ses cheveux étaient épars autour de sa figure, les vives couleurs de ses joues formaient un pénible contraste avec la blancheur mate de son teint et la délicate maigreur de ses traits purs; ses yeux encore agrandis, où respirait toute son âme, étaient fixés avec ferveur sur chacun.
Tous furent saisis: cette figure idéale, éthérée; ces longues boucles de cheveux coupés, rangées près d’elle; la face détournée du père, les sanglots de Marie, c’était plus qu’il n’en fallait pour émouvoir vivement une race impressionnable et tendre.
À mesure que les serviteurs entraient, ils se regardaient l’un l’autre, soupiraient, secouaient la tête; parmi eux régnait un silence de mort.
Éva se souleva, attacha tour à tour sur chacun son regard pénétrant. Tous paraissaient tristes, alarmés; plusieurs femmes se cachaient le visage dans leurs tabliers.
«Je vous ai demandés, chers amis, dit Éva, parce que je vous aime. Je vous aime tous, et ce que j’ai à vous dire, je veux que vous vous le rappeliez toujours… Je vous quitte; – je m’en vais. Encore quelques semaines, et vous ne me verrez plus.»
Une explosion de gémissements, de lamentations, dans lesquels se perdait la faible voix de l’enfant, l’interrompit. Elle attendit une minute, puis elle reprit avec effort, d’un ton qui réprima leurs sanglots:
«Si vous m’aimez, il ne faut pas m’interrompre. Écoutez-moi! – C’est de vos âmes que j’ai à vous parler… Plusieurs n’y songent pas, j’ai peur; vous ne pensez qu’à ce monde. Je vous en prie, rappelez-vous qu’il y en a un plus beau, où est Jésus! – c’est là que je vais, et vous y pouvez venir aussi: il est à vous autant qu’à moi. Mais, pour y venir, il ne faut pas mener une vie oisive, insouciante; il faut être chrétien. Songez-y! Chacun de vous peut devenir un ange, un ange à tout jamais… Si vous avez bien envie d’être chrétien, Jésus vous y aidera. Priez-le; lisez…»
L’enfant s’arrêta, les regarda d’un air attendri, et dit avec tristesse:
«Oh, chers! vous ne pouvez pas lire. Pauvres âmes!» Elle cacha son visage dans son oreiller, et sanglota. Les sanglots étouffés de ceux qui l’entouraient à genoux lui répondirent, et la rappelèrent à eux.
«Qu’importe! reprit-elle, et sur sa figure radieuse un sourire brilla au travers de ses larmes. J’ai prié pour vous. Si vous ne pouvez pas lire, Jésus est là, qui vous entend. Faites de votre mieux, tous!… Priez!… demandez-lui de vous aider. Quand vous le pourrez, faites vous lire la Bible; et, je l’espère, je vous reverrai tous là-haut, dans le ciel!
– Amen!» murmurèrent Tom, Mamie et quelques-uns des vieux serviteurs qui appartenaient à l’Église méthodiste. Les plus jeunes, les plus étourdis, dominés par leur émotion, sanglotaient, la tête courbée sur leurs genoux.
«Je sais, reprit Éva, que vous m’aimez tous.
– Oui, – oh oui! chère miss Éva! Le Seigneur la bénisse!» D’involontaires exclamations partaient de tous côtés.
«Je le sais, je le crois: il n’y a pas un de vous qui n’ait été bon pour moi; et je veux vous donner quelque chose que vous ne pourrez voir sans vous souvenir d’Éva! – C’est une boucle de mes cheveux; toutes les fois que vous la regarderez, pensez que je vous aimais, que je suis allée au ciel la première, et que je vous y attends tous!»
La scène qui suivit ne se peut décrire: ils sanglotaient, ils pleuraient, ils se pressaient autour de la chère petite créature, pour recevoir de ses mains cette dernière marque de son amour. À genoux, prosternés, ils gémissaient, baisaient le bord de ses vêtements, et les plus âgés lui adressaient de tendres et caressantes paroles, mêlées de prières et de bénédictions, à la façon de leur race affectionnée et impressionnable.
Miss Ophélia, redoutant l’émotion pour sa petite malade, faisait signe à chacun de ceux qui avaient reçu le don précieux de sortir de l’appartement.