Tom pressait entre les siennes les deux mains de son maître; les larmes ruisselèrent de ses yeux levés au ciel; il cherchait l’aide là-haut, d’où il l’attendait toujours.
«Prie que ce soit court! murmura Saint-Clair. – C’est une horrible torture.
– Oh! béni soit le Seigneur! c’est passé, – c’est fini! cher maître, regardez!»
L’enfant palpitante restait renversée sur ses oreillers à demi pâmée: – ses grands yeux limpides et fixes tournés en haut. – Ah! que disaient ces yeux qui parlaient tant du ciel? La terre et ses souffrances avaient fui; mais l’éclat triomphant de ce visage était si solennel, si mystérieux, qu’il réprimait jusqu’aux sanglots de la douleur. Tous se serraient autour d’elle dans un silence sans souffle.
«Éva!» dit doucement Saint-Clair.
Elle n’entendit pas.
«Ô Éva! dis-nous ce que tu vois? que vois-tu?» s’écria son père.
Un brillant, un glorieux sourire illumina toute sa figure, et elle dit en mots entrecoupés: «Ô amour, – joie, – paix!» Puis un soupir, et elle avait passé de la mort à la vie.
Adieu, enfant bien-aimée! les portes brillantes, les portes éternelles sont closes sur toi. Nous ne reverrons plus ton doux visage! Malheur à ceux qui l’ont vue entrer aux cieux lorsqu’ils se réveilleront, pour ne plus trouver que le jour terne et gris de la terre, et toi, sa lumière, à jamais éclipsée!
CHAPITRE XXVIII
Voici la fin de ce qui est terrestre.
JOHN QUINCY ADAMS.
Dans la chambre d’Éva, les statuettes et les tableaux sont voilés de blanc: des pas assourdis, des souffles étouffés en troublent seuls le silence solennel; un demi jour pâle pénètre à travers les jalousies fermées.
Le lit est drapé de blanc; là, sous les ailes de l’ange en prières, repose une forme endormie, – endormie pour ne plus s’éveiller! Elle gît – vêtue d’une des simples robes blanches qu’elle avait coutume de porter durant sa vie. Les reflets roses des rideaux répandent sur la pâleur rigide de la mort une teinte chaude. Les longs cils s’abaissent sur ces joues si pures! La tête est un peu tournée sur le côté, comme dans le sommeil; mais chaque trait du visage est empreint de cette expression céleste, mélange de ravissement et de paix, qui annonce que ce n’est plus le sommeil passager et terrestre, mais le long et suave repos que le Seigneur accorde à ses bien-aimés.
«Il n’y a pas de mort pour toi et tes pareilles, chère Éva! ni ses épouvantements, ni ses ténèbres; rien qu’un brillant crépuscule, comme quand l’étoile du matin pâlit devant les feux de l’aube. Tu as remporté la victoire sans le combat, – la couronne, sans la lutte.»
Ainsi pensait Saint-Clair, tandis que debout, les bras croisés, il la contemplait en silence. Ah! qui eût pu sonder l’abîme de sa douleur! Depuis l’heure funeste où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: «Elle a passé!» un brouillard enveloppait tout; nuit ténébreuse de l’âme en ses angoisses! Il avait entendu parler autour de lui: on l’avait questionné, il avait répondu. On lui avait demandé quand il voulait que se fissent les funérailles, et où il souhaitait qu’elle fût déposée: il avait dit, avec impatience; que peu lui importait!
Adolphe et Rosa avaient rangé la chambre. Malgré leur étourderie et leur légèreté, ni l’un ni l’autre ne manquait de cœur; et pendant que miss Ophélia présidait à l’ordre général et à la propreté, ils mettaient les dernières touches de poésie et de sentiment, qui enlèvent à la mort et à son entourage l’aspect lugubre et terrible qu’elle revêt à la Nouvelle-Angleterre.
Il y avait sur toutes les étagères des fleurs blanches, délicates, parfumées, aux feuilles gracieuses et retombantes. Sur la petite table d’Éva, recouverte d’une blanche batiste, était son vase favori, contenant un seul bouton de rose blanche mousseuse. Les plis des rideaux, les draperies avaient été disposés avec un goût noble et sévère. Pendant que Saint-Clair était là, toujours immobile, Rosa se glissa dans la chambre, apportant une corbeille de fleurs. À la vue du maître, elle s’arrêta et fit quelques pas en arrière; mais s’apercevant qu’il ne bougeait pas, elle se rapprocha du lit. Il la vit, comme en un rêve, placer entre les petites mains jointes une branche de jasmin, puis disposer les fleurs autour de la couche.
La porte se rouvrit, et Topsy, les yeux gros de pleurs, parut sur le seuiclass="underline" elle cachait quelque chose sous son tablier. Rosa lui fit de la main un geste impérieux, mais elle avait déjà un pied dans la chambre.
«Veux-tu bien t’en aller! dit Rosa, à voix basse, et d’un ton absolu. Tu n’as que faire ici, toi!
– Oh! laissez! laissez faire à moi! j’ai porté une fleur, – une fleur si jolie! dit l’enfant en montrant une rose-thé à peine éclose. Je vous en prie, laissez-moi la mett’ là!
– Va-t’en! dit Rosa avec insistance.
– Qu’elle reste! s’écria Saint-Clair en frappant du pied. Qu’elle approche, je le veux!»
Rosa sortit en hâte; Topsy s’avança et déposa son offrande au pied du corps: puis, tout à coup, poussant un cri lugubre, sauvage, elle se roula par terre auprès du lit, et pleura et gémit à haute voix. Miss Ophélia accourut; elle essaya de relever l’enfant, de la faire taire; mais en vain.
«Ô miss Éva!… miss Éva! moi voudrais être morte, aussi! – moi le voudrais!»
Il y avait dans ce cri un accent si déchirant, que le visage de marbre de Saint-Clair en rougit; le sang y afflua, et les premières larmes qu’il eût répandues depuis la mort d’Éva jaillirent de ses yeux.
«Levez-vous, enfant, dit miss Ophélia d’une voix adoucie. Ne pleurez pas si fort! miss Éva est partie pour le ciel! C’est un ange, à présent.
– Mais je peux pas la voir! – je la verrai plus jamais! et Topsy sanglota de nouveau. Il y eut un moment de silence.
– Elle a dit qu’elle m’aimait, reprit Topsy, – oui, elle l’a dit! – Oh là! mon Dieu! il ne reste plus personne à présent, plus personne!
– Ce n’est que trop vrai, murmura Saint-Clair se tournant vers miss Ophélia. Voyez, tâchez de consoler la pauvre créature.
– Je voudrais avoir jamais été née, dit Topsy; j’avais pas besoin d’être née!… – À quoi ça sert?»
Miss Ophélia la releva avec douceur et fermeté, et l’emmena hors de la chambre.
«Topsy, pauvre enfant! dit-elle, et des larmes tombaient de ses yeux. Ne vous désolez pas! je puis vous aimer aussi! – Quoique je ne vaille pas à beaucoup près notre chère Éva, j’espère avoir appris d’elle un peu de l’amour de Jésus pour les affligés. Je puis vous aimer; je vous aime, Topsy; et je m’efforcerai de vous aider à devenir une brave fille, une bonne chrétienne.»
La voix de miss Ophélia en disait plus que ses paroles, et plus expressives encore que les mots, étaient les pleurs qui coulaient sur ses joues. À dater de ce moment elle acquit sur l’esprit de la pauvre petite délaissée une influence qu’elle ne perdit plus.
«Ô mon Éva, si ton heure si courte passée sur la terre a fait tant de bien, pensa Saint-Clair, quel compte aurai-je à rendre, moi, de mes longues années!»
Des murmures étouffés, des pas furtifs se succédèrent dans la chambre, comme tous venaient, l’un après l’autre, contempler la morte une dernière fois. Puis on apporta le petit cercueil; puis vint le jour des funérailles, les voitures se rangèrent devant la porte; des étrangers entrèrent et s’assirent: on déploya des voiles blancs, des rubans blancs, des crêpes noirs; des gens en deuil défilèrent lentement: on lut des paroles de la Bible; on fit des prières; et Saint-Clair vécut, marcha, agit, comme un homme qui n’a plus de larmes à répandre. Jusqu’au dernier moment, il ne vit qu’une chose, la petite tête blonde dans le cercueil; puis il vit le suaire la recouvrir et le cercueil se refermer; et quand on le mit à son rang, près des autres, il marcha jusqu’au bas du jardin. Là, près du banc de mousse où elle et Tom avaient si souvent causé et chanté, la petite fosse était béante. Saint-Clair s’arrêta sur le bord et y plongea un vague regard. Il y vit descendre le cercueil; il entendit confusément les mots sacrés: «Je suis la Résurrection et la Vie; celui qui croit en moi, encore qu’il soit mort, vivra!» Et quand la terre retomba sur la bière et que la fosse fut comblée, il ne pouvait se persuader que ce fut son Éva qu’on enfouissait ainsi loin de ses yeux.