Выбрать главу

« Ce jour-là, jeudi, il fut convenu que la dame viendrait le lundi, qu'elle aurait un masque qu'elle ôterait, et elle, Marie-Marguerite Voisin, ferait semblant de cracher lorsqu'elle verrait la dame. Ce qui fut fait et, en passant sans s'arrêter, elle, fille Voisin, lui mit un petit paquet de poudre dans la main, qui n'était pas cacheté et que sa mère lui avait donné.

« Une autre fois, entre Ville-d'Avray et Clagny, dans la plaine au bas du pavé, on eut ordre de se rendre à une certaine heure, et la dame fit arrêter son carrosse en apercevant la fille Voisin. Elle se tenait proche de la portière, et la fille Voisin lui remit un petit paquet où il y avait de la poudre passée sous le calice. »

Marguerite a ainsi plusieurs fois été la messagère, la porteuse de poisons. Elle en remit aussi pour Madame la marquise de Montespan et Mlle des OEillets.

« Mme de Montespan était encore bien plus empressée dans le temps où le Roi était en campagne... »

En écoutant ces aveux, Nicolas Gabriel de La Reynie ne pouvait plus ignorer qu'au centre de la toile des empoisonneurs il y avait la marquise de Montespan et sa suivante, Mlle des OEillets. Ces deux femmes s'employaient à s'attacher le Roi par des drogues d'amour, à empoisonner sa jeune maîtresse, la Fontanges, et étaient même prêtes à commettre, par le poison, un régicide.

En frémissant, La Reynie s'est confié à moi à sa manière, prudente et discrète, disant seulement :

– Les hommes et les femmes que j'entends me font frémir. Il y a parmi eux des prêtres, mais ce sont des serviteurs du diable et non de Dieu.

Je sais qu'il pensait à l'abbé Mariette et à l'abbé Guibourg. Il dit de ce dernier, un être monstrueux, au visage déformé par le vice :

– C'est un homme extraordinaire qui paraît touché à des moments, et qui, à d'autres, parle de ce qu'il fera et de ce qu'il dira lorsqu'il sera brûlé et que la question extraordinaire lui sera appliquée, et qui parle de tuer ceux avec qui il est enfermé pour hâter sa condamnation et son supplice.

Et c'est cet être-là qui a organisé plusieurs messes noires pour Mme de Montespan, c'est pour elle qu'il a égorgé un enfant.

C'est elle qui a souscrit un pacte pour s'assurer du concours du diable dans son entreprise visant à s'attacher le Roi et à empoisonner Mlle de La Vallière et Mlle de Fontanges.

Au cours de cette messe noire, Guibourg, revêtu d'un surplis blanc, « mit dans un bassin un enfant né avant terme, l'égorgea, versa dans le calice et consacra le sang avec l'hostie, acheva sa messe, puis prit les entrailles de l'enfant. Le lendemain, on distilla le sang et l'hostie dans une fiole de verre que Mme de Montespan emporta ».

Durant cette messe noire, on avait entendu une invocation prononcée au moment où on allumait un feu :

« Fagot, je te brûle ; ce n'est pas toi que je brûle, c'est le corps, l'âme, l'esprit, le coeur et l'entendement de Louis de Bourbon, jusqu'à ce qu'il ait accompli la volonté de celle pour qui cette messe est dite... »

J'ai vu ces jours-là Nicolas Gabriel de La Reynie courber la nuque comme si le poids de ce qu'il apprenait pesait lourdement sur lui.

Puis il se redressait et murmurait :

– Je poursuivrai ma tâche jusqu'au bout.

Mais pouvait-on traduire devant la Chambre ardente la marquise de Montespan, la mère d'enfants que le Roi avait légitimés ?

XI.

« J'ai empoisonné

la moitié de Paris »

Ce nom de Montespan, les rumeurs de crimes qu'il traîne et les vapeurs de poisons qui en émanent, aucun de ceux qui ont affaire à la Chambre ardente ne peut l'ignorer.

Les juges l'ont entendu de la bouche des coupables et l'ont lu sur les comptes rendus d'interrogatoires.

Parmi les prisonniers, ceux qui l'ignoraient, n'étant que des comparses, l'ont appris parce que leurs compagnons de cachot, qu'ils se nommassent Lesage, ou les abbés Guibourg et Mariette, ou Marie-Marguerite Voisin, l'ont cité dans les confidences de prison.

Et la Filastre, la plus coupable, celle qui connaissait aussi bien la Voisin que Mlle des OEillets, l'a sans doute confié à ceux qu'elle côtoyait, tout comme elle a cité le nom de Mlle de Fontanges.

Mais, devant Nicolas Gabriel de La Reynie, elle rejette toutes les accusations :

– Mettez si vous voulez que j'ai empoisonné la moitié de Paris, lance-t-elle, pendez-moi si vous voulez, cela vaudra mieux que de me faire languir comme l'on fait ! Je n'ai jamais vu ni entendu parler de poison, ni rien de tout ce que l'on me demande.

Mais La Reynie ne peut la croire.

Le paysan Galet, arrêté dans sa ferme de Caen, explique que la Filastre et Lesage sont venus lui acheter des paquets d'une poudre obtenue en broyant du pain et des cantharides ; avec cette poudre-là, avait-il dit, le Roi et Mme de Montespan, auxquels Lesage et la Filastre lui avaient dit que la drogue était destinée, chanteraient l'amour toutes les nuits !

Et il cite à nouveau le Roi et Mme de Montespan quand on vient lui réclamer une nouvelle poudre, cette fois non plus pour le plaisir. Il s'est vanté, dit-il en leur confiant un paquet de poudre composée de pain, de cantharide et de limaille de fer, qu'avec celle-là il avait fait mourir bien des personnes et des animaux.

La Filastre comme Lesage étaient donc coupables d'avoir voulu empoisonner le Roi, et ce pour obéir au voeu de la marquise de Montespan.

Comment ne pas juger l'empoisonneuse Filastre sans compromettre la maîtresse du Roi ?

Parmi les copies de documents de La Reynie, j'ai trouvé une lettre de Louvois qui lui est adressée le 6 août 1680. Le ministre écrit à La Reynie :

« Sa Majesté trouvera bon que la Filastre soit jugée si l'état de sa santé vous donne lieu de craindre qu'elle puisse mourir auparavant le retour de Sa Majesté de Valenciennes, pourvu en outre que cette femme n'ait point parlé de la personne qui est nommée dans la déclaration que la fille Voisin a faite le mois dernier. »

Je puis ainsi comprendre l'expression sombre et tourmentée qu'avait La Reynie, ces semaines-là, contraint de ne faire comparaître la Filastre et ses complices que s'ils ne prononçaient pas le nom interdit : Montespan.

On jugea cependant la Filastre. Elle dit qu'elle ne connaissait pas Mme de Montespan et qu'elle n'avait pas voulu entrer au service de Mlle de Fontanges pour l'empoisonner. Mais elle reconnut que l'abbé Guibourg avait évoqué les messes noires célébrées pour la marquise.

– Mais, cria-t-elle, celle-là à qui on dit des messes sur le ventre, personne ne la condamnera, et c'est moi qu'on brûlera !

La Filastre fut en effet condamnée à être brûlée vive après avoir imploré le pardon de Dieu devant Notre-Dame.

Comme il est de règle après le jugement, on la soumet à la question.

On serre les brodequins, on enfonce les coins. Elle hurle. Elle parle. Elle reconnaît qu'elle s'est rendue en Auvergne et en Normandie chez le paysan Galet, parce qu'il lui fallait des poisons que réclamait Mme de Montespan pour faire mourir Mlle de Fontanges et reconquérir l'amour du Roi.

Puis, les jambes brisées, les brodequins desserrés, alors qu'on la reconduit à son cachot, elle dit qu'elle n'a parlé que pour que l'on arrête le supplice.

À quel moment a-t-elle menti ?

Elle est brûlée vive le lendemain en place de Grève.

J'ai revu ce jour-là Nicolas Gabriel de La Reynie.

Il est resté longtemps silencieux, puis a murmuré que Dieu seul pouvait connaître toute la vérité.

Et que les hommes restaient dans l'ignorance des desseins de Dieu.

Il murmura que le bourreau qui avait attaché la Filastre au poteau du bûcher avait été autrefois l'amant de la Voisin. Et qu'il lui arrivait parfois de trancher la main d'un pendu pour la donner à la devineresse, car on prétendait que c'était une « main de gloire » permettant de gagner au jeu !