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On recherche la nièce. Elle est grosse, petite et ne ressemble en rien, avec sa forte poitrine, à la jeune femme élancée qu'est Mlle des OEillets.

Mais celle-ci ne vacille pas. Elle s'indigne au contraire qu'on puisse prêter foi à la parole de prisonniers coupables de crimes infernaux, et d'opposer leurs mensonges à la vérité dite par une jeune femme à laquelle on ne peut rien reprocher, sinon ce que disent les empoisonneurs !

Et Louvois comme La Reynie ne peuvent plus ignorer que Mlle des OEillets a eu les faveurs du Roi, qu'elle est la mère d'une petite fille née de Louis XIV, même si le souverain – et c'est grand dépit pour elle – refuse de la légitimer.

Dès lors s'insinue un nouveau soupçon, que Colbert, l'allié de Mme de Montespan, amplifie en chargeant un avocat, maître Duplessis, d'examiner toutes les accusations portées contre la marquise de Montespan.

Toutes peuvent être retournées contre Mlle des OEillets si l'on retient les propos des empoisonneurs.

Pourquoi la jeune femme, ulcérée d'avoir perdu le Roi après avoir cru l'avoir conquis, n'aurait-elle pas voulu se venger, prétendant agir pour Mme de Montespan et ne poursuivant en fait que des buts personnels ?

Ainsi Mme de Montespan n'était peut-être coupable que d'avoir recherché, comme toutes les femmes, des drogues d'amour, aphrodisiaques, à servir à son royal amant.

Restaient les messes noires : mais pouvait-on faire confiance à un monstre comme l'abbé Guibourg et croire la fille de la Voisin ?

J'ai revu Nicolas Gabriel de La Reynie.

Comme à son habitude, il ne m'a fait aucune confidence, se contentant de murmurer, au moment de me quitter :

– Que pouvais-je faire d'autre ?

Il lui était impossible de poursuivre la marquise de Montespan ou Mlle des OEillets, l'une et l'autre, à des degrés divers, personnes considérables, et par ailleurs l'une pouvant avoir été le paravent de l'autre, et vice versa : la jeune suivante se cachant derrière la marquise et celle-ci utilisant Mlle des OEillets.

Mais restaient à la Bastille et au château de Vincennes cent quarante-sept détenus dont la culpabilité était attestée, et ceux qui étaient innocents devaient être aussi réduits au silence.

« Il n'y a point de charges contre celui-ci, écrivait ainsi La Reynie. Il n'est détenu depuis longtemps que pour avoir eu le malheur d'être mis à Vincennes dans la chambre de Guibourg et pour avoir su, peut-être, ce que Guibourg lui a voulu dire de ses affaires. »

Sa Majesté fut généreuse. On versa à ce comparse malchanceux une pension annuelle, à charge pour lui de quitter le royaume et de ne jamais revenir d'exil. Il lui fut communiqué que « s'il lui arrivait jamais d'écrire ou de parler de ce qu'il avait entendu pendant qu'il était à Vincennes, Sa Majesté le ferait arrêter et le ferait enfermer pour le reste de ses jours ».

D'autres furent pendus et brûlés après avoir été soumis à la question. La Trianon se suicida. On enferma certaines femmes prisonnières – ainsi la fille de la devineresse Marie Bosse – dans des couvents.

D'autres encore, – Lesage, Mariette, Guibourg – furent enfouis dans les cachots de citadelles du royaume, souvent attachés par une chaîne courant d'un anneau scellé dans le mur de leur cellule jusqu'à leur poignet ou leur cheville.

Les femmes – ainsi Marie-Marguerite Voisin – furent enfermées à Belle-Isle, dans la forteresse. Et Louvois recommanda au gouverneur « d'empêcher que l'on entende les sottises qu'elles pourront crier tout haut, les menaçant de les corriger si cruellement qu'il n'y en ait pas une qui ose faire le moindre bruit ».

Ces prisonniers-là, Illustrissimes Seigneuries, qui ne furent pas brûlés vifs, connurent le châtiment d'être enterrés vivants.

L'un de ces coupables, qui fut quant à lui roué vif – mais peut-être était-ce une grâce que Dieu lui accorda – s'était écrié alors qu'on le soumettait à la question extraordinaire :

– Vous poursuivez les gueux, mais c'est plus haut que vous devriez chercher !

Si Nicolas Gabriel de La Reynie a relevé le propos, c'est, je crois, qu'il eût pu le reprendre à son compte et le crier à son tour.

XIII.

Les poisons et les crimes enfouis dans nos entrailles

Le mystère demeure, Illustrissimes Seigneuries, même si les gueux coupables sont châtiés, certains pendus, d'autres brûlés ou roués vifs, la plupart subissant une peine encore plus cruelle, ensevelis qu'ils sont dans les oubliettes des forteresses, condamnés à la nuit, à la chaîne, au silence et au froid, à une agonie pire que celle des bêtes encagées et entravées.

Mais ces châtiments qui frappent de vrais délinquants, le lieutenant général de police sait bien qu'ils ne lui permettent pas de percer les épaisses ténèbres qui entourent les actes de la marquise de Montespan et de la demoiselle des OEillets, sa suivante.

J'ai découvert dans les copies des documents la trace d'un homme que l'abbé Guibourg nomme « le Milord anglais », dont on ne connaît pas l'identité.

L'abbé sacrilège assure que ce Milord anglais s'est présenté en compagnie de Mlle des OEillets chez la Voisin. Celle-ci, à leur demande, a élaboré une drogue qui pouvait, si on la lui administrait, plonger le Roi en état de langueur, et la mort s'insinuerait lentement en lui. La Voisin avait écrit une « conjuration » qu'il fallait réciter au-dessus du calice rempli de cette mixture. Et Guibourg avait précisé que le breuvage était composé du sang menstruel de la Des OEillets, du sperme du Milord anglais, de la poudre de sang de chauve-souris et d'un peu de farine.

Est-ce ce Milord anglais qui tenait dans le drame des poisons le rôle principal, soucieux de débarrasser l'Angleterre d'un monarque puissant et ambitieux ?

Dans ce cas, Mme de Montespan et Mlle des OEillets ne seraient plus que des marionnettes entre les mains d'un habile agent britannique.

C'est ce Milord inconnu qui aurait promis cent mille écus à la Voisin et le passage en Angleterre. Après l'arrestation de la Voisin, il devait proposer aussi à sa fille Marie-Marguerite Voisin de fuir à Londres.

Puis le Milord anglais disparaît. Mais, s'il a joué ce rôle, Illustrissimes Seigneuries, l'affaire des poisons devient alors un épisode ténébreux de la guerre couverte que se livrent le royaume de France et celui d'Angleterre.

De même est-il question dans les aveux de tels ou tels comparses, empoisonneurs et vendeurs de drogues sans envergure. Ainsi d'un homme se présentant comme le chevalier de La Brosse, cherchant « par poisons ou par billets, par drogue ou par magie », à se venger de l'enfermement de Fouquet.

Ce chevalier sans visage aurait été apparenté au surintendant et désireux de voir ce dernier recouvrer fortune et place à la Cour.

Mais on ne sait rien de plus sur lui. Les empoisonneurs qui lui ont préparé des poudres et des drogues ne livrent aucun indice qui permette de l'identifier. L'un est condamné au bûcher, l'autre à être roué, puis la justice, reconnaissant qu'ils ont dit ce qu'ils savaient, précise qu'ils seront étranglés avant d'être livrés aux flammes ou d'être rompus.

Et quand on décapite un sieur Maillard, conseiller à la Cour des comptes, soupçonné et coupable « pour avoir su, connu et non révélé les détestables projets formés contre la personne du Roi », la vérité n'apparaît pas davantage.

Qui sont ce Milord anglais et ce chevalier de La Brosse ?

Pourquoi tous ces empoisonneurs, devineresses et autres criminels, de la Brinvilliers à la Voisin, ces prêtres sacrilèges et ces scélérats, de Guibourg à Lesage, sont-ils tous liés entre eux ?

Qu'y a-t-il au fond de cet abîme de crimes ?

La passion et l'ambition déçues de femmes délaissées par le Roi et cherchant à s'en faire aimer à nouveau, ou bien l'entreprise d'un espion régicide pour servir Londres, ou la revanche de partisans du surintendant Fouquet désireux de récupérer leurs fortunes et leurs pouvoirs ?