Les policiers remontèrent le maillage serré du Vieux Lille en direction du Champ de Mars. Les ruelles installaient la tombée de la nuit avec une bonne heure d’avance, les langues de ce brouillard épais du Nord coulaient des toitures en reptations silencieuses, transformant le labyrinthe figé en un marécage mouvant. Manquait plus que Jack l’Éventreur…
— Ce Léon est une mine d’or ! se réjouit le capitaine en tirant sur une cigarette. Tu lui as tapé dans l’œil, grâce à toi il était doux comme un agneau et collaborateur ! Je devrais t’embaucher plus souvent !
— Mouais…
— On peut désormais affirmer que notre ravisseur se passionne pour la taxidermie depuis des lustres. Le vieux m’a fourni la liste des principaux endroits où l’on peut commander du matériel comme des yeux, des mâchoires en résine, des mannequins. On n’en trouve que quatre dans la région, dont les plus proches se situent à Lille et à Arras. En général, il s’agit de matériel assez cher et sur mesure, les vendeurs possèdent donc les coordonnées de la plupart de leurs clients. L’étau se resserre ! Il suffit que l’un d’eux soit vétérinaire et hop ! Dans le panier à salades !
Le visage de Lucie restait fermé, imperméable aux relatives bonnes nouvelles. Ses bottines mal cirées claquaient sur les pavés avec une monotonie de battement cardiaque.
— Un problème Henebelle ?
— Je… j’essaie de comprendre la raison des enlèvements, en particulier celui de la petite diabétique, sachant que l’argent n’est plus la motivation. De recadrer les éléments à notre disposition en les transposant dans l’univers de l’assassin. Vous voyez, le poil au fond de la gorge, les empreintes de pas ou de doigts sont des éléments concrets, de vraies preuves analysables par les machines, les experts, la technologie. Ce que j’appelle le factuel. Par contre, le fait que l’assassin semble ne s’intéresser qu’au sexe féminin, tant sur le plan animal qu’humain, cette allure de poupée imprimée au corps, ce penchant pour la taxidermie, ces mâles tués suivant un rituel ne peuvent être interprétés que par l’esprit. Ce que j’appelle le spirituel. On pourrait comparer le factuels, l’ordinateur d’échecs, et le couple factuel/spirituel au joueur d’échecs, bien plus redoutable.
Raviez passa une main dans sa moustache pour en chasser les cristaux de glace.
— Rien de pire pour les moustachus qu’un temps froid et humide, on a l’impression de ressembler à un brise-glace… Pour moi, c’est l’ordinateur d’échecs le plus fort, car il ne commet pas d’erreurs et suit une logique inébranlable. Je joue le rôle de l’ordinateur, j’imagine donc un homme de taille moyenne puisqu’il chausse du quarante et un, assez mûr parce qu’il possède une large expérience en taxidermie. Quarante, cinquante ans. Quelqu’un de reclus, de sauvage, un regard dans lequel se reflète la mitre du bistouri. Célibataire, bien entendu, sans enfants. Habite la campagne. Costaud parce qu’il a sorti d’un zoo un loup de cinquante kilos. Méticuleux, organisé mais très perturbé moralement, en témoignent les mutilations sur les animaux. Qu’as-tu à répondre à ça, joueur d’échecs ?
— Primo, les poupées représentent des symboles importants. Elles ont marqué la jeunesse de toutes les filles, elles attisent les souvenirs, les moments heureux de l’enfance. Les scènes de crime élaborées par certains types de tueurs ne sont que la manifestation matérielle de leur inconscient, de ce qui les perturbe. Autrement dit, trouver une victime déguisée en poupée sur le lieu d’un meurtre peut signifier que l’assassin – et contrairement à vous je penche pour une femme à cause de l’univers féminisé de la scène et de ces mutilations de mâles – cherche inconsciemment à raviver des passages de son enfance. Pourquoi ? Famille détruite, séparée ? Parents décédés ? Adolescence douloureuse ?
Secundo, la taxidermie. Un art qui ne s’improvise pas, d’après notre Vieux-Lillois. L’assassin n’en serait donc pas à ses premiers essais avec les wallabies, les loups, les capucins. S’est-il entraîné sur d’autres mammifères, à la manière de ces collectionneurs d’animaux domestiques ? Probablement. Des chats, des chiens qu’il trouvait dans la rue, qu’il adoptait dans les SPA comme disait Léon. Il mutile les mâles, emploie sur eux un procédé très particulier qui consiste à les vider de leur sang par les artères iliaques, à leur inciser le péricarde, leur nouer l’aorte. Là aussi il a dû s’exercer. A-t-on déjà retrouvé des animaux mutilés dans des forêts aux alentours de Dunkerque, au fond de poubelles, dans des déchetteries ? D’où tire-t-il sa science ? De traités anatomiques ? Ou simplement de ses études de vétérinaire ? Vit-il sur de l’acquis ou se passionne-t-il pour la dissection ?
Tertio…
— Stop Henebelle ! Stop ! Lâche-moi un peu avec tes analyses à tout-va ! J’aime pas les échecs !
— Désolé capitaine, mais j’ai des saletés qui s’incrustent dans la tête et qui y tournoieront jusqu’à ce que brillent des débuts de réponses. Pourriez-vous me prêter votre copie du rapport d’autopsie ? Depuis notre visite chez Léon, une image subliminale circule ici, dans mon crâne, et j’ai besoin de la capturer.
— Si ça peut t’aider à te sentir mieux… Mais tu as vraiment besoin d’une purge cérébrale. Tu devrais peut-être arrêter de vivre dans l’obscurité, de faire tes bidouilles de magie noire et sortir plus souvent…
— La magie noire ? Comment vous…
Ce gros curieux avait dû fourrer son nez dans ses tiroirs, apercevoir la poupée, la chandelle, la mèche de cheveux.
— Je ne te connais pas vraiment, Henebelle, rajouta-t-il, mais à te côtoyer, on se rend compte que le jour et la nuit existent aussi à l’intérieur des humains…
Sans rien dire, Lucie serra le livre de Pirogov sous son blouson et tourna la tête.
25.
Les deux flics remontèrent en moins d’une heure le tape-cul goudronné qui les jeta à la périphérie de Dunkerque. Au nord, les éoliennes brassaient l’horizon dans une rotation agonisante, encerclées par les monstres industriels bouffeurs d’hommes et d’espoir. Dans ce recoin noirâtre de la France, on naissait au bord d’une chaîne de production et on mourait à l’autre bout, comptant chaque soir pour s’endormir non plus des moutons mais des portières de voitures ou des pièces de disjoncteurs.
Derrière ces catacombes de béton, ces gargouilles aux pattes d’acier, quelque part, une gamine luttait contre la mort, son calvaire égrené à l’écran devant des millions de téléspectateurs. Qu’est-ce qui allait l’emporter la première ? La hargne de la maladie, ou la lame d’un assassin empailleur d’animaux ? Qui créait les bons et les mauvais, quelle main immonde engendrait le mal, quelle autre le travaillait pour l’inoculer sur Terre sous ces facettes de démence ?
Le long d’une départementale, Raviez obliqua vers le bas-côté pour répondre à un appel téléphonique. Il sortit, s’infesta les poumons tout en poursuivant la conversation. Ses traits se défroissaient au fil de l’entretien et lorsqu’il raccrocha, son visage s’était lissé d’une couche de plénitude.
— C’était Norman ! On la tient ! clama-t-il en brandissant le poing. Clarice Vervaecke, vétérinaire à Merlimont ! Elle commande depuis des mois de la tilétamine dans une pharmacie de la ville ! « Et alors », vas-tu me dire ?
— Et alors ? Vous avez affirmé tout à l’heure que presque tous les vétérinaires se procurent de la tilétamine.
— Elle passe bientôt devant un tribunal et risque de perdre son droit d’exercer !
— Vous comptez me dévoiler la chute dans dix jours ? râla Lucie sans cacher son exaspération.
— Elle s’est fait prendre à un contrôle d’alcoolémie le mois dernier en revenant d’une boîte de lesbiennes, en Belgique. Complètement défoncée. Shootée à la tilétamine d’après la prise de sang.