Mlle Léonie glissa son bras sous le sien :
— N’y voyez pas une poussée d’égoïsme, mais vous devriez attendre ! Il se peut que personne ne soit au courant et que cette bonne princesse, à qui l’on prête un tempérament plutôt combatif...
— C’est certain.
— ... n’a pas besoin que vous alliez lui raconter ça. En outre elle est retournée prendre ses quartiers d'hiver au Palais-Royal, donc fort à l’écart de son ennemie: Enfin, elle doit être grandement affairée au mariage de sa belle-fille qui aura lieu au printemps.
Charlotte eut un demi-sourire :
— C’est surtout Monsieur que l’approche d’un aussi considérable événement doit mettre en transe. Je le vois d’ici agité comme une puce, passant de longues heures à choisir les tissus destinés à ses costumes, à combiner des arrangements de joyaux et à écouter le chevalier de Lorraine dauber sur tout le monde. Pendant ce temps, enfermée dans son cabinet entourée des portraits de sa famille allemande, Madame écrit, écrit, écrit...
— C’est une image assez paisible que vous me tracez là! L’hiver est la saison des trêves, pour les armées et pour le commun des mortels. C’est l’appel du coin du feu. N’allez pas jouer les courants d’air et accordez-vous à vous-même un répit! Quand la neige aura fondu, vous pourrez vous lancer sur les grands chemins...
Charlotte posa sa main sur celle de sa cousine et sourit :
— Vous avez raison. Contentons-nous de rester chez nous. On y goûte une telle paix !
Elle le pensait sincèrement, reprise de tendresse pour sa vieille maison où l’on s’efforçait de lui faire la vie si douce. Elle le pensa plus encore lorsqu’une semaine plus tard, ladite paix se trouva compromise...
Le froid avait cédé mais la pluie le remplaçait. Insistante, têtue, elle s’insinuait par la moindre ouverture et faisait fumer les cheminées où l’on luttait contre elle à larges brassées de fagots bien secs. C’était sans doute un temps normal pour le mois de mars, mais Charlotte détestait la pluie et elle trouvait qu’éminemment désagréable. Aussi passait-elle la majeure partie de ses journées dans la bibliothèque - sa pièce préférée d’ailleurs - à remettre de l’ordre dans les papiers de son père dans lesquels il était évident que l’on avait fouillé sans se donner la peine de les ranger. Mlle Léonie l’aidait mais pas de façon systématique: simplement quand la jeune femme la réclamait. Ce qui arrivait souvent... Visiblement, on avait fourragé dans cet invraisemblable fatras. Mais on cherchait quoi ?
Elle découvrit ainsi, disséminés au milieu de factures, de notes et de réflexions tombées d’une plume méditative, les feuillets épars d’un véritable livre en gestation : la relation des voyages de son père aux Indes. Ravie de sa trouvaille, elle entreprit de les rassembler, pensant y trouver peut-être la clef de l’énigme posée par les pierres rapportées de ces contrées et dont avaient parlé le vieux Joseph d’abord et maître Maublanc ensuite. Elle se demandait d’ailleurs si, justement, ce fabuleux désordre n’était pas le fait de la défunte baronne, qui aurait, elle aussi, eût vent de quelque chose...
Les deux femmes s’y livraient ce matin-là quand le tintement de la cloche du portail, suivi du grincement de l’ouverture et enfin de celui d’une voiture attirèrent leur attention et les amenèrent près d’une fenêtre donnant sur la cour...
— Miséricorde ! Soupira sobrement Charlotte.
— Mais qui nous arrive-là ? Surenchérit Mlle Léonie. Du carrosse en effet - un élégant véhicule aux portières frappées des merlettes de Lorraine et mené par de splendides chevaux - deux hommes descendirent, un soutenant l’autre. Cet autre tellement emmailloté de fourrures et de lainages remontant jusqu’au chapeau qu’il était pratiquement impossible de distinguer son visage. Mais celui sur lequel il s’appuyait était des plus reconnaissables et, avant même que Merlin les eût annoncés, Charlotte savait que le chevalier de Lorraine lui amenait un époux apparemment en mauvais état, Suivie de Léonie, elle les rejoignit au salon.
Le chevalier confia son fardeau à Merlin afin d'avoir les mains libres pour le rituel des révérences.
— Ah, comtesse ! S’exclama-t-il. Vous ne sauriez croire à quel point je suis aise de vous trouver au logis.
— Il fait si mauvais temps qu’il n’y avait guère de chance que je n’y sois pas. Qu’arrive-t-il à M. de Saint-Forgeat ? S’enquit-elle tandis que Merlin installait son paquet dans le meilleur fauteuil où il entreprit de l'aider à se déballer, ce que l’arrivant faisait d’une main lasse et sans même ouvrir les yeux... en émettant une toux caverneuse.
— Il est fort malade comme vous pouvez le constater. Le médecin de Monsieur a diagnostiqué une fièvre pourprée...
— Si c’est le cas, observa Mlle Léonie, c’est d’une rare imprudence de l’avoir fait sortir et subir trois heures de carrosse alors qu’il nous tombe des hallebardes !
Le beau Philippe, sans se départir de son insolence habituelle, ajusta un face-à-main pour jauger cette petite femme inconnue dont la vêture s’apparentait à celle d’une gouvernante de grande maison. Charlotte se hâta de faire les présentations avant que ce personnage ne se livre à quelque remarque méprisante :
— Mlle Léonie des Courtils de Chavignol, ma cousine, déclara-t-elle, avant d’ajouter : Je pense que sa question ne manque pas de pertinence. Me ferez-vous la grâce de m’apprendre la raison de cette arrivée impromptue ?
Lorraine leva un sourcil réprobateur :
— Cela coule de source. Il est votre époux, il me semble ? Il me paraît donc naturel de vous l’amener...
— Serait-ce la première fois qu’il tombe malade ?
— Non, évidemment, mais il s’agit de circonstances particulières. L’air de Paris, vous le savez, n’est pas des plus sains...
— Alors que celui de Saint-Germain sous une pluie battante est recommandé !
— Vous bénéficiez de la forêt, ce qui est capital. En outre, vous avez vécu suffisamment dans les palais de Monsieur pour être au fait de son horreur des maladies» surtout...
— ... Si elles sont contagieuses ?
— Ce n’est pas certain, mais, dans le doute...
— Il vaut beaucoup mieux que l’on me fasse profiter, moi, des miasmes en question au lieu de les garder à domicile. Car si je ne me trompe : M. de Saint-Forgeat possède un appartement dans les résidences de Monsieur ?
— Oh, un minuscule ! Fort mal commode pour procurer les soins nécessaires. Nous avons donc pensé à vous qui jouissez d’une vaste demeure où j’imagine qu’il ne vous gênera guère...
À cet instant, une voix mourante se fit entendre :
— De grâce, ma chère, ne me laissez point languir ! Le me sens si mal ! Je m’en voudrais à mort de perdre conscience sous vos yeux. Veuillez donner l’ordre qu’on me conduise à ma chambre. Mon valet qui est là avec mes bagages va m’y installer.
Merlin en effet reparaissait :
— Quels sont les ordres de Madame la comtesse ? demanda-t-il. Un homme en charge de sacs et de deux coffres attend...
Le refus étant impossible dans de telles conditions, Charlotte ordonna :
— La chambre de feu la baronne ma mère devrait être conforme au goût de Monsieur le comte. Faites allumer du feu et bassiner le lit.
Saint-Forgeat émit alors une sorte de hoquet :
— La chambre de celle qui a été...