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Ils descendaient alors l’escalier menant à la cuisine. Charlotte s’arrêta à mi-chemin :

—    Il semble que je doive vous remercier mais... pour quelle raison cette surveillance ?

Il s’immobilisa à son tour et se tourna vers elle :

—    Ce sont d’abord les ordres de M. de La Reynie. Il estime que vous avez subi suffisamment de mauvais coups du sort pour que l’on n’essaye pas de vous en éviter d’autres. Et puis... j’aime énormément Mlle Léonie !

—    Elle seulement ?

La petite phrase était sortie spontanément. S’apercevant qu’elle lui avait échappé, la jeune femme s’empourpra en se traitant mentalement de folle ! Qu’avait-elle à se soucier des sentiments de cet homme dont tout la séparait déjà depuis leur première rencontre et plus encore à présent que Louvois l’avait en quelque sorte marquée d’un sceau d’infamie. Elle n’avait plus le droit de laisser parler l’amour profond qu’elle éprouvait pour lui. L’honnête homme qu’il était ne pourrait plus que mépriser ce que la brutalité d’un autre avait fait d’elle: une de ces créatures. Comme la Cour en brassait à la pelle, que le mariage n’empêchait pas de passer d’amant en amant.

Descendu à deux marches d’elle, il la regardait comme s’il cherchait à fouiller son cœur. Elle voulut détourner la tête, continuer son chemin, mais de ses deux mains il la retint et la fit remonter à sa hauteur :

—    Comme si vous ne saviez pas que je vous aime à en mourir ! murmura-t-il.

Et soudain, elle fut dans des bras. Une vague de bonheur la submergea tandis qu’il prenait ses lèvres avec une passion qui était le meilleur aveu de ce qu’il avait dû souffrir durant ces mois écoulés. Elle ferma les yeux pour mieux savourer cet instant de paradis, cette divine impression d’être parvenue à sa vraie place après tout ce temps vécu loin de lui. Sentir sa chaleur, sa force, l’amour qu’il osait enfin avouer ! Et puis mourir tout de suite après quand il faudrait bien remonter à la triste réalité ! Mais déjà la magie s’évanouissait. Une voix se fit entendre des profondeurs, les séparant si brusquement qu’elle faillit tomber. Il la retint d’une main ferme et sourit :

—    Aucune force au monde ne saurait me contraindre à m'excuser ! murmura-t-il en posant un baiser rapide sur la main qu’il tenait encore.

Il pensait qu’elle allait achever la descente mais elle ne bougea pas :

—    Ce serait plutôt à moi de le faire. Je n’avais pas le droit de vous demander cela...

Et tournant les talons, elle remonta l’escalier en courant, traversa le vestibule sous le double regard surpris de Mlle Léonie et de La Reynie, poursuivit sa course jusqu’à l’étage et se précipita dans sa chambre dans l'intention de se jeter sur le lit sans plus se souvenir du capharnaüm qui y régnait comme dans tout l’hôtel. Mais elle était au-delà de ce genre de souci et apercevant un matelas sur le parquet, elle alla s’affaler dessus en pleurant... Ce fut là que sa cousine la découvrit. Avant de la suivre, Mlle Léonie avait pris le temps de se rendre aux cuisines informer que Mme la comtesse venait d’avoir un malaise et qu’elle les reverrait pour leur témoigner sa gratitude. Elle brûlait d’envie d’interroger Alban sur la cause de cette agitation, mais la connaissant bien, il n’eut pas un regard pour elle et continua de poser des questions.

« Ce sera pour plus tard, pensa-t-elle, philosophe. Et puis Charlotte m’en dira peut-être davantage... On ne peut vraiment pas les laisser seuls deux minutes ces deux-là ! »

En la retrouvant répandue sur son matelas au milieu de l’incroyable désordre, elle hésita sur ce qu’il convenait de faire. Puis se résigna à s’agenouiller à côté d’elle, sans rien dire, se contentant de passer une main compatissante sur les cheveux blonds ébouriffés. Enfin elle attendit.

Petit à petit, les sanglots s’apaisèrent et Charlotte releva vers elle son visage rouge et trempé de larmes, renifla, accepta le mouchoir qu’on lui tendait et soupira :

— Vous devez me prendre pour une folle ?

— Simplement pour quelqu’un qui a un gros chagrin, dit-elle avec douceur.

— Sans doute, mais je suis en train de perdre la raison ! Je devrais être la plus heureuse qui soit... et voyez où j’en suis!

—    Alban évidemment! Je n’avais pas tort en le tenant à distance de vous parce que je commence à bien vous connaître tous les deux... Vous ne voulez pas me dire ce qui s’est passé ?

—    La chose la plus merveilleuse... la plus... et la plus terrible ! Et c’est entièrement ma faute. Je l’ai provoqué...

—    Comment cela ?

—    Il me disait qu’il vous aimait énormément et moi, en sotte que je suis, j’ai demandé s’il n’aimait que vous. Cela a été plus fort que moi et alors...

—    Et alors ? Vous avez eu la réponse que vous espériez?

—   J’ai eu plus que je n’espérais et c’est ce qui est affreux. À cause de cet abominable Louvois, je ne suis plus digne de répondre à ce bel amour... Et je l’aime ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point je l’aime !

Cette fois ce fut dans les bras de Léonie qu’elle se remit à pleurer :

—    Et je n’en ai plus le droit ! Je le dégoûterais s'il savait combien j’ai été avilie...

—    N’exagérons rien. Il sait que vous êtes mariée... et même si la réputation de ce cher Adhémar n’est pas exactement celle d’un foudre de guerre en dentelles, il y a des chances pour qu’il suppose que vous n’êtes plus vierge.

— Sans doute, mais entre le devoir de devenir femme dans le mariage et subir cette... abomination, il n'y a aucune commune mesure. Je me sens souillée, sale... indigne d’être aimée par un homme tel que lui.

—    Aimée selon la chair, peut-être ? Et encore ! Mais pourquoi pas selon le cœur ? Ne soyez pas trop sévère avec vous-même, Charlotte, et acceptez cette tendresse dont vous avez le plus grand besoin.

—    Il n’est pas homme à se contenter de soupirer !

—    Sans nul doute, mais il peut admettre que votre loyauté envers le nom que vous portez se refuse à trahir le serment du mariage... Quelles que soient vos relations avec votre mari, vous avez été bénis devant Dieu... Cela oblige quand on est une Fontenac.

—    Vous auriez dû le dire à ma mère ! fit Charlotte amèrement.

—    Oh, elle ! C’était une Chamoiseau. Ce qui n’est pas pareil.

Son air offusqué arracha un demi-sourire amusé à Charlotte. Ne lui resterait-il que cela, cette chère Léonie ne perdrait jamais son orgueil d’aristocrate de vieille souche. Cela en faisait quelqu'un de solide et, c’était à la réflexion plutôt réconfortant ! Ce fut pour cette raison qu’elle acheva de vider son sac de tourments :

—    Je crois qu’il vaut mieux que je vous avoue tout...

—    Il y a encore quelque chose ?

—    Oh oui... et pas des moindres. A Versailles et durant le Grand Appartement qui a précédé le mariage M. de Louvois a voulu me parler...

L’œil de Léonie s’arrondit :

—    Et de quoi, mon Dieu ? J’espère qu’il s’agissait d’excuses...

—    Jugez vous-même !

Le bref échange de paroles était resté si présent à son esprit que Charlotte n’en omit aucune. Elle put en suivre d’ailleurs l’effet sur le visage mobile de sa cousine. Un « Oh ! » d’indignation échappa à celle-ci quand elle répéta « Je ne renoncerai jamais ! ».En revanche, l’intervention inattendue de Saint-Forgeat parut la plonger dans un abîme de réflexions :