CXCIII
PUISQU'IL l'a dit, il se promet fermement qu'il ne laissera pas, pour tout l'or qui est sous le ciel, d'aller à Aix, là où Charles tient ses plaids. Ses hommes l'en louent, lui donnent même conseil. Alors il appela deux de ses chevaliers ; l'un est Clarifan et l'autre Clarien : « Vous êtes fils du roi Maltraien, qui avait coutume de porter volontiers des messages. Je vous commande que vous alliez à Saragosse. De ma part annoncez-le à Marsile : contre les Français je suis venu l'aider. Si j'en trouve occasion, il y aura une grande bataille. En gage, donnez-lui ployé ce gant paré d'or et qu'il en gante son poing droit ! Et portez-lui ce bâtonnet d'or pur, et qu'il vienne à moi pour reconnaître son fief ! J'irai en France pour guerroyer Charles. S'il n'implore pas ma merci, couché à mes pieds, et s'il ne renie point la loi des chrétiens, je lui enlèverai de la tête la couronne. » Les païens répondent : « Sire, vous avez bien dit. »
CXCIV
BALIGANT dit : « Barons, à cheval ! que l'un porte le gant, l'autre le bâton ! » Ils répondent : « Cher seigneur, ainsi ferons-nous ! » Tant chevauchent-ils qu'ils parviennent à Saragosse. Ils passent dix portes, traversent quatre ponts, longent les rues où se tiennent les bourgeois. Comme ils approchent, au haut de la cité, ils entendent une grande rumeur, qui vient du palais. Là s'est amassée l'engeance des païens, qui pleurent, crient, mènent grand deuil : ils regrettent leurs dieux, Tervagan, et Mahomet, et Apollin, qu'ils n'ont plus. Ils disent l'un à l'autre : « Malheureux ! que deviendrons-nous ? Sur nous a fondu un grand fléau : nous avons perdu le roi Marsile ; hier le comte Roland lui trancha le poing droit ; et Jurfaleu le blond, nous ne l'avons plus. Toute l'Espagne sera désormais à leur merci ! » Les deux messagers mettent pied à terre au perron.
CXCV
ILS laissent leurs chevaux sous un olivier : deux Sarrasins les ont saisis par les rênes. Et les messagers se prennent par leurs manteaux, puis montent au plus haut du palais. Quand ils entrèrent dans la chambre voûtée, ils firent par amitié un salut malencontreux : « Que Mahomet, qui nous a en sa baillie, et Tervagan, et Apollin, notre seigneur, sauvent le roi et gardent la reine ! » Bramimonde dit : « J'entends de très folles paroles ! Ces dieux que vous nommez, nos dieux, ils nous ont failli. A Roncevaux, ils ont fait de laids miracles : ils ont laissé massacrer nos chevaliers ; mon seigneur que voici, ils l'ont abandonné dans la bataille. Il a perdu le poing droit : c'est Roland qui l'a tranché, le comte puissant. Charles tiendra en sa seigneurie toute l'Espagne ! Que deviendrai-je, douloureuse, chétive ? Hélas ! n'y aura-t-il personne pour me tuer ? »
CXCVI
CLARIEN dit : « Dame, ne parlez pas sans fin ! Nous sommes messagers de Baligant, le païen. Il défendra Marsile, il le promet ; comme gages, il lui envoie son gant et son bâton. Sur l'Èbre nous avons quatre mille chalands, des vaisseaux, des barges et de rapides galées, et tant de dromonts que je n'en sais le compte. L'émir est fort et puissant ; en France il s'en ira, en quête de Charlemagne ; il se fait fort de le tuer ou de le réduire à merci. » Bramimonde dit : « Pourquoi irait-il si loin ? Plus près d'ici vous pourrez trouver les Francs. Voilà sept ans que l'empereur est en ce pays ; il est hardi, bon combattant ; il mourrait plutôt que de fuir d'un champ de bataille ; sous le ciel il n'y a roi qu'il craigne plus qu'on craindrait un enfant. Charles ne redoute homme qui vive ! »
CXCVII
« LAISSEZ ! » dit le roi Marsile ; et, aux messagers : « Seigneurs, c'est à moi qu'il faut parler. Vous le voyez, la mort m'étreint, et je n'ai ni fils, ni fille, ni héritier. J'en avais un : il fut tué hier soir. Dites à mon seigneur qu'il me vienne voir. L'émir a droit sur la terre d'Espagne. Je la lui rends en franchise, s'il la veut, mais qu'il la défende contre les Français ! Je lui donnerai, quant à Charlemagne, un bon conseil : de ce jour en un mois il le tiendra prisonnier. Vous lui porterez les clefs de Saragosse. Puis dites-lui qu'il ne s'en ira pas, s'il me croit. » Ils répondent : « Seigneur, vous dites bien. »
CXCVIII
MARSILE dit : « Charles l'empereur m'a tué mes hommes ; il a ravagé ma terre ; mes cités, il les a forcées et violées. Cette nuit il a couché aux rives de l'Èbre : ce n'est qu'à sept lieues d'ici, je les ai comptées. Dites à l'émir qu'il y mène son armée. Je le lui mande par vous : qu'il livre là une bataille ! » Il leur a remis les clefs de Saragosse. Les messagers s'inclinent tous deux ; ils prennent congé, puis s'en retournent.
CXCIX
LES deux messagers sont montés à cheval. Ils sortent en hâte de la cité, vers l'émir s'en vont en grand désarroi. Ils lui présentent les clefs de Saragosse. Baligant dit : « Qu'avezvous appris ? Où est Marsile, que j'avais mandé ? » Clarien répond : « Il est blessé à mort. L'empereur était hier au passage des ports, il voulait retourner en douce France. Il avait formé une arrière-garde, bien propre à lui faire honneur, car le comte Roland y était resté, son neveu, et Olivier, et tous les douze pairs, et vingt milliers de ceux de France, tous chevaliers. Le roi Marsile leur livra bataille, le vaillant. Roland et lui se rencontrèrent. Roland lui donna de Durendal un tel coup qu'il lui a séparé du corps le poing droit. Il a tué son fils, qu'il aimait tant, et les barons qu'il avait amenés. Marsile s'en revint, fuyant, il ne pouvait tenir. L'empereur lui a violemment donné la poursuite. Le roi vous mande que vous le secouriez ; il vous rend en franchise le royaume d'Espagne. » Et Baligant se prend à songer. Il a si grand deuil qu'il en est presque fou.
CC
« SEIGNEUR émir », dit Clarien, « à Roncevaux, hier, une bataille fut livrée. Roland est tué et le comte Olivier, et les douze pairs, que Charles aimait tant ; de leurs Français vingt mille sont tués. Le roi Marsile y a perdu le poing droit et l'empereur l'a violemment poursuivi : en cette terre il ne reste pas un chevalier qui n'ait été tué par le fer ou noyé dans l'Èbre. Les Français sont campés sur la rive : ils sont si proches de nous en ce pays que, si vous le voulez, la retraite leur sera dure. » Et le regard de Baligant redevient fier ; son cœur s'emplit de joie et d'ardeur. De son trône il se lève tout droit et s'écrie : « Barons, ne tardez pas ! Sortez des nefs ; en selle, et chevauchez ! S'il ne s'enfuit pas, le vieux Charlemagne, le roi Marsile sera tôt vengé : pour son poing perdu, je lui livrerai la tête de l'empereur. »
CCI
LES païens d'Arabie sont sortis des nefs, puis sont montés sur les chevaux et les mulets. Ils commencent leur chevauchée, qu'ont-ils à faire d'autre ? Et l'émir, qui les a tous mis en branle, appelle Gemalfin, l'un de ses fidèles : « Je te confie toutes mes armées. » Puis il se met en selle sur un sien destrier bai. Avec lui il emmène quatre ducs. Il a tant chevauché qu'il arrive à Saragosse. A un perron de marbre il met pied à terre, et quatre comtes lui ont tenu l'étrier. Par les degrés il monte au palais. Et Bramimonde accourt à sa rencontre et lui dit : « Chétive, et née à la malheure, sire, j'ai perdu mon seigneur, et si honteusement ! » Elle choit à ses pieds, l'émir l'a relevée, et tous deux vers la chambre montent, pleins de douleur.