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Sa voix était froide, contrôlée, ses yeux plus bleus que jamais. Son ton faisait vibrer le plexus de Servaz.

— La vie est une lutte, commandant. Nous l’avons oublié. Aveuglés par nos idéologies, par les idées folles de nos sciences humaines et par notre vision occidentale dégoulinante de bons sentiments, nous avons oublié que le monde est dur, nous avons renoncé à nous défendre, au juste châtiment, à la rétribution des crimes, et ce faisant nous avons laissé les monstres croître et se multiplier sur notre sol.

De nouveau, il riva son regard à celui de Servaz :

— Il faut en finir avec cette lâcheté, il faut arrêter de se voiler la face… Il faut regarder la réalité telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût : nous sommes en guerre

Les lueurs du feu dansaient dans les yeux bleus. Le général dominait la pièce telle la statue du Commandeur.

— Et la seule solution que vous avez trouvée pour la gagner, c’est de chasser comme du gibier des petits délinquants sans envergure ? dit le flic d’un ton provocant.

— Vous n’y êtes pas, commandant. Ce n’est qu’un début… Un entraînement… Un signal envoyé… Une manière de faire savoir qu’on est là, qu’on reprend le contrôle, qu’on viendra les chercher quand on aura décidé de le faire. Une fois que les quartiers se seront enflammés, que l’anarchie se sera installée, nous passerons à la phase 2. Il y a des gens dans l’armée, dans la police, prêts à chasser de leurs palais les lâches qui nous gouvernent. Nous ne sommes pas seuls. D’autres viendront. Ils sont déjà recrutés, un peu partout. Et puis, nous avions besoin d’argent pour financer le mouvement.

Le général se tut. Et, tout à coup, Servaz comprit.

— On vous a payés, dit-il. Pour pouvoir chasser ce… gibier. Bien sûr. À quoi servirait la chasse, sinon… Combien ? Vous avez vendu très cher ce privilège, je parie.

— Suffisamment.

Hambrelot, Lantenais, d’autres sans doute : des parents de victimes riches… des nantis qui avaient soif de vengeance, qui étaient déçus par la justice, prêts à payer le prix fort pour qu’elle soit rendue… œil pour œil… L’Ancien Testament plutôt que le Nouveau… Plus question de tendre l’autre joue.

Combien avaient-ils versé pour participer à la chasse ? Combien d’autres avaient payé ? Combien de délinquants au total disparus sans laisser de trace – et, putain, qui, à part leurs familles, s’en souciait ? Depuis combien de temps cela durait ?

Et, chaque fois, les caisses du mouvement qui se remplissaient. Sans cet accident stupide, cela aurait pu durer encore longtemps… Tout était clair à présent.

60

UNE CLÉ DANS la serrure. On la tourna. La porte s’ouvrit en grinçant et Léa fut de nouveau aveuglée par l’étoile de la torche électrique, mais elle eut néanmoins le temps de voir qu’on poussait quelqu’un dans la pièce. Une femme. La porte se referma aussitôt et la femme se redressa, posa sur Léa un regard dur.

— Où est-ce qu’on est ? demanda-t-elle d’une voix recouverte d’un voile rauque. Et vous êtes qui… ?

La cinquantaine, grosse fumeuse, fut la première réflexion que se fit Léa. Mauvaise hygiène de vie, candidate aux maladies cardiovasculaires, neurologiques, au cancer, à la perte de cheveux, de mémoire, à l’hypertension artérielle, fut la deuxième. Un caractère de cochon, la troisième. Mais Léa préférait ça à la solitude de sa captivité.

— Je m’appelle Léa Delambre, dit-elle doucement au cas où quelqu’un, derrière la porte, aurait écouté. Je suis médecin. J’ignore où on est : on m’a mis une cagoule sur la tête et on m’a emmenée ici.

— Alors, on est dans la même galère… Je m’appelle Esther Kopelman, répondit la nouvelle venue beaucoup trop fort, comme si elle se moquait d’être entendue. Je suis journaliste. Pourquoi vous êtes là ?

— Vous d’abord, dit Léa, soudain méfiante.

Esther hésita.

— J’enquête sur une série de crimes, sur ceux qui les ont commis et sur leurs motivations, et il semble que je me sois… un peu trop approchée de la vérité… et que ces gens-là n’aient pas envie qu’elle sorte.

— Quels crimes ?

La soudaine curiosité de Léa n’échappa pas à la journaliste.

— Le gamin trouvé sur le pont, entre autres… Celui qui avait le mot JUSTICE sur la poitrine. Pourquoi ? Vous avez un rapport avec ça ?

— C’est mon compagnon qui enquête sur cette affaire.

Esther Kopelman se raidit.

— Il s’appelle comment ?

— Servaz. Le commandant Servaz…

22 H 20. Les deux hélicoptères EC-145 de la Sécurité civile transportant les hommes de l’antenne toulousaine du RAID filaient au ras des collines – beaucoup trop proches au goût de Samira et de Vincent assis à côté d’eux. Les appareils étaient parmi les plus silencieux de leur catégorie, mais il faudrait quand même se poser à distance. Les membres de l’unité avaient été bipés et mobilisés en moins de vingt minutes, conformément au cahier des charges. Il n’y avait aucune femme parmi eux, nota Samira.

Sur le ruban de l’autoroute, en bas à gauche, une kyrielle de gyrophares peuplaient la nuit d’éclairs bleus : les fourgons sérigraphiés transportant le matériel d’appoint, les renforts de la brigade de recherche et d’intervention et le commissaire à la tête de la Sûreté départementale, tous fonçant bien au-dessus de la vitesse autorisée.

Samira nota que la nuit s’était encore obscurcie. Sans doute parce que la lune s’était de nouveau cachée derrière les nuages. Au moins, il ne pleuvait plus.

Elle observa les hommes lourdement armés et casqués à côté d’elle. Le briefing avait été réduit à sa plus simple expression. Le temps pressait. Des ordres brefs. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Ces hommes étaient des professionnels aguerris, ultra-entraînés.

Mais ils allaient faire face à des policiers et à des militaires presque aussi expérimentés qu’eux. Elle avait vu les visages se fermer quand on leur avait annoncé la nouvelle. Ils ne connaissaient ni la disposition des lieux ni le nombre exact des ennemis. Ça s’annonçait coton. Et Martin est au milieu d’eux… À cette idée, elle éprouva une sensation de picotement dans la nuque et de sécheresse dans la bouche.

Mauvaise mayonnaise, se dit-elle, en sentant les vibrations de l’appareil sous ses fesses et en prenant le thermos de café qu’on lui tendait.

— ALLONS-Y, dit le général.

Il se dirigea vers la porte sur la gauche. Poussa en grand, bras tendus, les deux battants et lui fit signe d’approcher. La musique avait cessé. Servaz découvrit une chaise solitaire au milieu d’une grande pièce haute de plafond aux murs ornés de tapisseries, comme celle dont il venait. La chaise était éclairée par un projecteur puissant. Elle faisait face à une caméra posée sur un trépied.