— Réfléchis, il te reste six mois à vivre tout au plus. Si tu ne le fais pas toi-même, c’est nous qui le ferons.
Il les examina. Ils avaient leurs trois armes pointées vers le sol, bras le long du corps, et bien sûr il n’y avait qu’une seule munition dans la sienne. Et puis, ils avaient raison : le psy lui avait diagnostiqué une dépression à tendance suicidaire. Il ne tenait pas tant que ça à la vie de toute façon. Il n’avait jamais été vraiment dans la course. Il n’avait jamais vraiment eu l’occasion de vivre une vie qui vaille le coup. À la loterie du bonheur, il n’avait tiré que des lots de consolation.
Et, du reste, le flic coriace, le salopard qu’il était devenu s’était fait avoir une deuxième fois, lorsqu’il avait rencontré son ex-femme… Elle avait trente ans, lui quarante-trois. Elle était brune, jolie, solide, intelligente, drôle. Mariée aussi – mais le coup de foudre avait été immédiat et, cette fois, réciproque. Quand ils étaient ensemble, elle oubliait tous ceux qui se trouvaient autour, elle n’avait d’yeux que pour lui, elle le faisait se sentir important. Il adorait ça, ce sentiment. Pour elle, l’enfoiré qu’il était avait baissé la garde. Il l’avait convaincue de divorcer. Les premiers temps avaient été idylliques. Et puis, petit à petit, il avait compris que ce qu’elle avait fait avec lui, elle pouvait le faire avec d’autres. Y compris devant lui. Quand il y avait un homme qui lui plaisait dans la pièce, elle changeait du tout au tout et, quand elle était en grande conversation avec cet homme, Lemarchand devenait invisible, il cessait d’exister. Il redevenait l’adolescent humilié… Elle l’oubliait complètement pour concentrer toute son attention et ses regards sur le nouveau venu, fût-il accompagné, ça ne l’arrêtait pas… Ça semblait pour elle une question de vie ou de mort. Combien de fois avait-il vécu cette scène ? Avec combien d’hommes l’avait-elle humilié ainsi ? Trahison. Humiliation… Comme une malédiction qui revenait, encore et encore…
Et, bien sûr, il avait découvert qu’elle couchait. Pas une fois, mais dès que l’occasion se présentait. Ils avaient eu de violentes disputes à ce sujet. Il lui reprochait ses infidélités, elle ne tolérait pas sa jalousie. Il avait utilisé son métier comme exutoire à sa rage. Et puis, elle l’avait quitté. Et il était devenu de plus en plus enragé à mesure que les années passaient.
À la dérive était le terme. Cela faisait une décennie qu’il l’était. Et aussi alcoolique, névrosé, dépressif. Pour finir, le cancer était venu récompenser tous ces efforts pour descendre toujours plus bas. Comme une conclusion logique. Trahison. Humiliation. Et voilà qu’il était trahi, humilié par les siens. Même s’ils le présentaient autrement, bien entendu. Même si l’ordre venait du général lui-même, c’était encore et toujours lui qu’on sacrifiait… C’était écrit depuis l’enfance.
— Fais-le pour le général, fais-le pour toi, fais-le pour la cause, dit l’un des trois hommes.
Il les sentit, les larmes chaudes et salées qui roulaient sur ses joues. Ces larmes qui disaient que la vie l’avait baisé une dernière fois. Les joues mouillées, il afficha un grand sourire, un sourire à cette chienne de vie. Un sourire à tous ces cons. Un sourire à la mort… Le sourire béat du pauvre couillon qu’il n’avait jamais cessé d’être.
— Tu ne voudrais quand même pas que ces salopards gagnent la guerre, pas vrai, Lemarchand ?
Non, ça, pas question. Sa pomme d’Adam monta et descendit une dernière fois. Il pressa la détente. Un grand blanc dans sa tête. La première lumière depuis bien longtemps…
— ALLEZ-Y, commandant, lisez le prompteur…
[Par cette vidéo]
[Je veux rétablir la vérité]
[Je suis l’assassin de Kevin Debrandt]
[Et la personne qui a poursuivi]
[Moussa Sarr dans les bois]
[Mon complice s’appelle]
[Serge Lemarchand]
[Maintenant que justice est faite]
[Je peux partir en paix]
[Je veux dire à ceux que j’aime]
[Que…
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— PERSONNE ne gobera ça.
— Pourquoi pas ? dit Raphaël Katz. Tu crois qu’une fois qu’ils auront deux coupables, une vidéo où tu confesses tes crimes et qu’ils apprendront que Léa voulait te quitter pour partir en Afrique, ils iront chercher ailleurs ? Tu devrais savoir comment ça fonctionne pourtant.
Merde, ils avaient sonorisé l’appartement.
— Deux coupables ?
— Serge Lemarchand, il vient de mettre fin à ses jours.
Bon Dieu…
Une goutte de pluie tomba sur son crâne, pendant qu’ils marchaient à travers le parc. Puis une autre. Grosse et froide. Il se remettait à pleuvoir. Les arbres s’agitèrent, des nuages plus clairs que la nuit voguaient au-dessus des branches. On aurait dit des vaisseaux fantômes sur une mer d’encre.
— Mon groupe ne se contentera pas de cette version. Il y a d’autres personnes qui ont participé à la chasse.
— Qui ne seront jamais retrouvées, vu que les deux seules qui auraient pu parler seront mortes… Quant à ton groupe, il sera dessaisi. Tu es le coupable, je te rappelle.
Il dévisagea Katz dans la nuit pluvieuse.
— Pourquoi ? dit-il. Pourquoi tu fais ça ?
— Parce que c’est la chose à faire…
C’était donc ainsi que ça allait finir. Un suicide… Ses collègues, ses amis penseraient qu’il avait fini par craquer. Que la pression était trop forte. Tout le monde savait que l’état psychologique de la police était affreux. Que des policiers se suicidaient toutes les semaines. Alors, pourquoi pas lui ?
Soudain, le général, qui marchait en tête, s’arrêta. Servaz le vit s’immobiliser. Il leva le nez et renifla l’air humide comme un chien d’arrêt qui, vent de face, a senti une émanation. Il se retourna.
— Continuez, dit-il, j’ai oublié quelque chose. Je vous rejoins…
— BORDEL ! murmura Samira.
Elle fusilla du regard le membre de la BRI qui venait de s’allonger à ses côtés.
— Vous auriez pas pu mettre une eau de toilette un peu plus discrète ?
Samira jeta un coup d’œil entre les haies. Vit Martin au milieu du cortège qui avançait vers les trois dépendances disposées en U. Une haute silhouette à la tête coiffée d’un masque de coq ou de poule se détacha du groupe et repartit en sens inverse, retournant vers le manoir. Il y avait quelque chose de surréaliste dans cette vision, quelque chose dans cette scène, dans ces énormes et ridicules têtes d’animaux, dans leur façon d’avancer à la queue leu leu – comme dans ce célèbre plan du Septième Sceau –, qui lui arracha un frisson. Mauvaise mayonnaise…, se répéta-t-elle. Une soudaine rafale agita la haie derrière laquelle ils se tenaient, les aspergeant d’une douche glacée de gouttelettes.
Elle s’essuya les yeux, s’empara des jumelles, les braqua vers le château : là-bas, le premier groupe des hommes du RAID avançait lentement, longeant l’aile gauche de l’édifice en file indienne. Puis elle déplaça le binoculaire vers les dépendances, à l’opposé, à cent cinquante mètres de là, où le deuxième groupe progressait de la même manière, le long de la dépendance la plus proche du mur d’enceinte.
Elle sentit sa gorge s’assécher encore plus : si jamais ça se mettait à canarder, Martin serait aux premières loges pour ramasser une balle perdue. Puis elle dirigea les jumelles vers le grand coq qui avait atteint la façade du château.