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« Il y avait cependant un passage, une trouée qui semblait avoir été pratiquée par une machine équipée de lames tranchantes. Je suivis cette trouée, en prenant bien soin de ne toucher aucun corps, aucun membre protubérant ou sectionné.

« Il s’agissait d’humains, avec des vêtements dans la plupart des cas, momifiés par des siècles de lente décomposition dans cette atmosphère dépourvue de bactéries. La chair et la peau étaient tannées, tendues, fendues comme une peau de fromage trop sec. La peau ne recouvrait plus que les os, et même moins dans certains cas. Les cheveux ne subsistaient que sous la forme de fibres rêches, noircies, raides comme du fibroplaste verni. Les paupières ouvertes ne laissaient voir qu’un noir béant, de même que les espaces entre les dents. Les vêtements autrefois multicolores étaient d’un gris-brun uniforme, cassants comme de la pierre fine. Les petites masses de plastique fondu par le temps, au cou ou aux poignets, avaient dû être des persocs ou leurs équivalents.

« Les véhicules, qui auraient pu être d’anciens VEM, n’étaient que des carcasses de rouille. J’avais parcouru une centaine de mètres lorsque je fis soudain un faux pas. Plutôt que de tomber sur les corps qui bordaient le passage à peu près large d’un mètre, je voulus me retenir à l’une de ces machines toute en courbes et hublots devenus opaques. Elle s’écroula sur elle-même en poussière de rouille.

« Je poursuivis mon chemin, sans l’aide d’aucun vigile, suivant la terrible trouée pratiquée dans cette masse de chair humaine pourrissante, en me demandant pour quelle raison on me montrait cela et quelle signification il fallait lui donner. Au bout d’un certain temps que je suis incapable d’évaluer, j’arrivai à une intersection de galeries. Les trois tunnels qui s’ouvraient devant moi étaient eux aussi remplis de morts. La trouée continuait dans celui qui était à ma gauche. Je m’y engageai.

« Deux ou trois heures plus tard, peut-être davantage, je m’arrêtai pour m’asseoir sur l’étroit chemin de pierre qui sinuait au milieu de l’amoncellement macabre. J’estimais qu’il y avait des dizaines de milliers de corps dans ce seul tronçon de galerie. Le labyrinthe d’Hypérion devait en contenir des milliards. Et les neuf planètes labyrinthiennes des milliards de milliards.

« J’aurais voulu savoir pourquoi on me montrait ce terrible Dachau à la puissance mille. Non loin de l’endroit où je m’étais assis, le corps momifié d’un homme entourait encore celui d’une femme de son bras protecteur dont il ne restait que les os. Dans ses propres bras, la femme tenait un petit paquet prolongé par une touffe de cheveux courts et noirs. Je détournai les yeux pour pleurer.

« En tant qu’archéologue, j’avais eu l’occasion d’exhumer des victimes de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, d’incendies, d’inondations ou d’exécutions de masse. De tels tableaux de famille n’étaient pas une nouveauté pour moi. Ils faisaient partie intégrante de l’histoire. Mais le spectacle que j’avais sous les yeux me semblait mille fois plus terrible. C’était peut-être dû au nombre, évocateur d’holocauste, ou à la lueur des cruciformes voleurs d’âmes qui tapissaient ces galeries comme des milliers de mauvaises plaisanteries blasphématoires, ou encore au lugubre gémissement du vent qui soufflait entre les interminables murs de pierre.

« Toute mon existence, toutes mes souffrances, mes petites victoires et mes innombrables défaites avaient convergé vers cet endroit. Au-delà de la foi, au-delà de mon intérêt pour ces choses, au-delà du simple défi miltonien, j’avais le sentiment que tous ces morts, tout en étant là depuis un demi-million d’années ou davantage, appartenaient au présent ou, pis encore, à l’avenir de l’humanité. Je me pris le visage à deux mains et me mis de nouveau à pleurer.

« Ce ne fut pas un frottement ni vraiment un bruit qui m’alerta, mais quelque chose de plus subtil, comme un déplacement d’air. Je relevai la tête, et soudain le gritche était là, à moins de deux mètres de moi. Non pas dans la trouée, mais parmi les morts, tel un sculpteur posant au milieu du carnage dont il était l’auteur.

« Je me mis debout. Je refusais d’être assis ou à genoux devant cette abomination.

« Le gritche s’avança vers moi, en glissant plutôt qu’en marchant, comme s’il était posé sur des rails sans friction. La lumière sanguine des cruciformes se répandait sur sa carapace de vif-argent. Son rictus éternel, insupportable, était fait de stalactites et de stalagmites d’acier.

« Je ne ressentais aucune animosité envers cette créature. Rien d’autre que de la tristesse et une grande pitié. Pas pour le gritche lui-même, quelle que pût être son origine, mais pour toutes ses victimes qui, seules et sans la protection de la moindre foi, ont eu à affronter les pires terreurs nocturnes incarnées par ce monstre.

« Pour la première fois, je remarquai que de très près, à moins d’un mètre, une odeur émanait du gritche. Un mélange d’huile rance, de rouages surchauffés et de sang séché. Les flammes de ses yeux pulsaient sur le même rythme que les cruciformes.

« Je n’avais jamais cru, dans le passé, que cette créature fût d’essence surnaturelle, ou qu’elle représentât une manifestation du bien ou du mal. Je la considérais seulement comme une aberration issue des régions insondables et apparemment incompréhensibles de l’univers, une cruelle farce de l’évolution. Les pires cauchemars de saint Teilhard concrétisés. Mais ce n’était pour moi guère plus qu’une chose qui obéissait à des principes naturels, aussi tordus qu’ils fussent, et qui devait nécessairement se soumettre aux lois de l’univers, à un moment et en un lieu donnés.

« Le gritche leva les bras vers moi, autour de moi. Les lames de ses quatre poignets étaient bien plus longues que mes mains. Celle de sa poitrine était plus longue que mon avant-bras. Je levai la tête pour le regarder dans les yeux tandis qu’une paire de ses bras d’acier hérissés de lames de rasoir m’entourait les épaules et que l’autre paire m’attirait lentement contre lui, rétrécissant l’espace qui nous séparait encore.

Les lames de ses doigts se déployèrent. Je sentis mes jambes vaciller, mais je ne reculai pas tandis que les scalpels pénétraient dans ma poitrine comme des flammes froides, avec la précision d’un laser chirurgical en train de fendre un nerf dans le sens de la longueur.

« Le gritche fit alors un pas en arrière. Il tenait quelque chose de rouge, qui était imbibé de mon sang. Je chancelai. Je m’attendais presque à voir mon propre cœur dans les mains de ce monstre. Ironie finale du mort qui cligne des paupières de surprise en regardant son cœur battre quelques secondes, jusqu’à ce que le sang achève de quitter son cerveau incrédule.

« Mais ce n’était pas mon cœur que le gritche brandissait. C’était le cruciforme que je portais dans ma poitrine, mon cruciforme, le parasite dépositaire de mon ADN devenu lent à mourir. Je vacillai de nouveau, comme si j’allais tomber. Je portai la main à ma poitrine. Mes doigts s’engluèrent de sang, mais il ne s’agissait pas du flot artériel que la chirurgie sommaire dont je venais d’être l’objet aurait dû provoquer. La blessure était en train de se cicatriser à vue d’œil. Je savais que le cruciforme avait envahi tout mon corps d’un réseau de filaments et de tubérosités. Je savais qu’aucun laser chirurgical n’avait été capable de séparer ces tentacules mortels du corps du père Hoyt, ni du mien, naturellement. Mais je me sentais libéré, guéri, débarrassé des fibres qui se flétrissaient et fondaient dans tous mes tissus endoloris.