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Le père Duré n’avait pas cessé de sourire.

— Et alors ? En quoi tout cela vous empêche-t-il d’être l’entité en question ?

— Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une trinité divine, répliquai-je sèchement. Je ne me souviens de rien, je ne comprends rien, je ne sais même pas ce que je dois faire.

Monsignore Édouard me toucha le poignet.

— Sommes-nous si sûrs que le Christ savait ce qu’il devait faire ? Il savait ce qu’il y avait à faire, mais ce n’est pas forcément la même chose.

Je me frottai les paupières.

— J’ignore ce qu’il y a à faire.

— Ce que Paul a voulu dire tout à l’heure, je crois, murmura le prélat d’une voix très calme, c’est que, si la créature spirituelle en question se cache bien ici, à notre époque, elle n’est pas nécessairement au courant de sa propre identité.

— C’est insensé ! protestai-je.

Duré hocha lentement la tête.

— Une grande partie des évènements qui se sont produits sur Hypérion et autour de cette planète nous ont effectivement semblé insensés. Et cela ne fait que s’accroître.

Je dévisageai le jésuite.

— Vous feriez un bon candidat, vous aussi. Vous avez passé toute votre existence à prier, à étudier la théologie et à honorer la science en tant qu’archéologue. De plus, vous avez déjà été crucifié.

Le sourire de Duré avait subitement disparu.

— Vous rendez-vous compte de ce que nous sommes en train de dire ? Nous sommes en train de blasphémer ! Je ne suis pas candidat à la divinité, Severn. J’ai trahi mon Église et la science. J’ai trahi mes amis pèlerins en les quittant. Le Christ a peut-être perdu la foi durant quelques secondes, mais il ne l’a pas échangée sur la place du marché contre quelques colifichets de curiosité égoïste.

— Assez ! ordonna Monsignore Édouard. Si l’identité de cette entité fabriquée venue du futur constitue bien un mystère, songez au nombre de candidats qui s’alignent, rien que parmi votre petite troupe de la Passion, H. Severn. Il y aurait en premier lieu la Présidente Gladstone, qui porte tout le poids de l’Hégémonie sur ses épaules, et aussi les autres pèlerins. H. Silenus, par exemple, torturé dans l’arbre du gritche pour sa poésie ; H. Lamia, qui a tant risqué et perdu par amour ; H. Weintraub, qui a enduré le dilemme d’Abraham ; sa fille, même, qui a retrouvé l’innocence de l’enfance ; le consul, qui a…

— Le consul ressemble plus à Judas qu’à Jésus-Christ, déclarai-je. Il a trahi à la fois l’Hégémonie et les Extros, qui croyaient qu’il était dans leur camp.

— D’après ce que me dit Paul, fit le prélat, le consul est toujours resté fidèle à ses convictions, fidèle à la mémoire de sa grand-mère Siri. Sans compter, ajouta-t-il en souriant, qu’il y a cent millions d’autres acteurs dans la pièce. Dieu n’a jamais choisi Hérode, ni Ponce Pilate, ni Auguste comme instrument privilégié. Il a choisi l’humble fils d’un obscur charpentier, dans l’un des secteurs les moins importants de l’Empire romain.

— Très bien, déclarai-je en me levant pour faire les cent pas devant la mosaïque lumineuse qui ornait le pied de l’autel. Que faisons-nous maintenant ? Père Duré, il faudrait que vous veniez avec moi chez Gladstone. Elle est au courant de votre pèlerinage. Votre récit pourrait contribuer à éviter une partie du bain de sang qui semble imminent.

Duré se leva aussi. Il croisa les bras et regarda vers le haut, en direction de la coupole, comme si l’obscurité des sommets pouvait receler des instructions pour lui.

— J’y avais pensé, me dit-il. Mais j’ai quelque chose de plus urgent à faire. Il faut que je me rende sur le Bosquet de Dieu, pour avoir un entretien avec l’équivalent du pape de là-bas, la Voix Authentique de l’Arbre-monde.

Je cessai brusquement de faire les cent pas.

— Le Bosquet de Dieu ? Quel rapport avec tout le reste ?

— J’ai l’impression que les Templiers détiennent un élément crucial de ce pénible rébus. Vous dites que Het Masteen est mort. Peut-être la Voix Authentique pourra-t-elle nous expliquer ce qui était prévu pour le pèlerinage. Le récit manquant de Masteen, en quelque sorte. C’est le seul, après tout, qui n’ait pas pu raconter les circonstances qui l’ont amené sur Hypérion.

Je repris mes allées et venues, plus rapidement, essayant de réprimer ma fureur grandissante.

— Bon Dieu, Duré, nous n’avons pas le temps de satisfaire ces curiosités inutiles. Il reste à peine… (je consultai mon implant) une heure et demie avant l’arrivée de la vague d’invasion extro dans le système du Bosquet de Dieu. Ce doit être la panique, là-bas.

— C’est possible, répliqua le jésuite, mais j’irai d’abord là-bas. Je verrai Gladstone ensuite. Il se peut qu’elle m’autorise à retourner sur Hypérion.

Je répondis par un grognement. Je doutais fort que la Présidente laisse un aussi précieux informateur regagner une zone de danger.

— Allons-y tout de suite, dans ce cas, soupirai-je en me tournant pour chercher la sortie.

— Une seconde, fit Duré. Vous nous avez dit, tout à l’heure, que vous étiez capable, à certains moments, de « rêver » des pèlerins, même éveillé. Dans une sorte d’état de transe, c’est bien cela ?

— C’est à peu près ça, oui.

— Eh bien, H. Severn, j’aimerais que vous le fassiez maintenant.

Je lui jetai un regard stupéfait.

— Ici même ? Tout de suite ?

Il m’indiqua son fauteuil.

— S’il vous plaît. J’aimerais connaître le sort de mes amis. Et ces informations pourront nous être très utiles lorsque nous serons face à face avec la Voix Authentique, puis avec H. Gladstone.

Je secouai la tête, mais j’acceptai le siège qu’il m’offrait.

— Je ne sais pas si cela marchera, lui dis-je.

— Nous ne perdons rien à essayer, murmura le père Duré.

Hochant lentement la tête, je fermai les yeux et me laissai aller en arrière dans le fauteuil inconfortable. J’avais trop conscience des regards des deux hommes posés sur moi, de la faible odeur d’encens, du bruit de la pluie et de l’espace résonnant de la basilique qui nous entourait. J’étais certain que cela ne marcherait pas. L’environnement de mes rêves ne m’était pas assez proche pour que je puisse le faire apparaître rien qu’en fermant les paupières.

La sensation d’être regardé s’estompa, les odeurs s’affaiblirent et l’espace se dilata tandis que je retournais sur Hypérion.

35.

Confusion générale.

Trois cents vaisseaux spatiaux battant en retraite dans l’espace d’Hypérion sous un feu nourri, cédant le terrain à l’essaim comme des hommes aux prises avec des abeilles.

Panique aux abords des terminaux distrans militaires ; postes de contrôle saturés ; vaisseaux repoussés comme des VEM dans la grille aérienne de TC2, vulnérables comme autant de perdrix devant les chasseurs extros à l’affût.

Panique aux points de sortie ; vaisseaux de la Force alignés comme des moutons dans un enclos étroit en attendant leur tour de passer du terminal intermédiaire de Madhya à celui donnant sur l’extérieur ; vaisseaux débouchant dans l’espace d’Hébron, certains immédiatement déroutés sur Heaven’s Gate, le Bosquet de Dieu, Mare Infinitus ou Asquith. Plus que quelques heures, maintenant, avant que les essaims ne pénètrent dans les systèmes du Retz.

Confusion totale parmi les centaines de millions de réfugiés distransportés loin des mondes menacés, qui se retrouvent dans des cités et des centres d’hébergement dont les responsables sont à moitié déboussolés par la perspective d’une guerre imminente. Confusion, aussi, dans les mondes non menacés du Retz, où éclatent des émeutes. Trois ruchers de Lusus, représentant près de soixante-dix millions de citoyens, coupés du reste de la planète en raison des troubles provoqués par les fanatiques du culte gritchtèque. Galeries marchandes de plus de trente étages saccagées et pillées. Monolithes résidentiels envahis par la foule en fureur. Explosions dans des centrales de fusion. Attaques de terminaux distrans par des éléments incontrôlés. Le Conseil intérieur fait appel à l’Hégémonie, qui décrète la loi martiale et envoie la Force avec ses marines pour isoler les ruchers.