— Qu’est-ce que tu racontes, toi ? demande-t-il au consul. Tu as de l’or ? Où ça ?
— À bord de mon bateau, le Bénarès.
L’homme accroupi lève le zérolame à hauteur de sa propre joue et le balance d’avant en arrière.
— Il raconte des histoires, Cheez. Le Bénarès, c’est cette barge à fond plat, tirée par des mantas, qui appartenait aux peaux-bleues qu’on a liquidées il y a trois jours.
Le consul ferme les yeux une seconde. Il sent la nausée qui monte en lui, mais lutte pour la repousser. A. Bettik et les autres androïdes de l’équipage avaient quitté le Bénarès, un peu moins d’une semaine plus tôt, dans l’une de ses embarcations de sauvetage, pour redescendre le fleuve vers la « liberté ». Apparemment, ils avaient trouvé autre chose à la place.
— A. Bettik, le capitaine…, murmure-t-il. Il ne vous a pas parlé de l’or ?
Celui qui tient le poignard ricane.
— Il a fait de drôles de bruits, mais il a pas parlé beaucoup. Il a juste dit qu’il voulait arriver à la Bordure avec ce vieux rafiot. Sans les mantas, ça faisait une sacrée putain de distance.
— Tu causes trop, Obem, lui dit l’autre en s’accroupissant à son tour devant le consul. Et pourquoi que tu aurais caché de l’or sur ce rafiot, papa ?
— Vous ne me reconnaissez donc pas ? demande le consul en relevant la tête. J’ai été consul de l’Hégémonie pendant des années.
— Hé, ho ! ne nous raconte pas de salades… commence l’homme au poignard.
— C’est vrai, interrompt l’autre. Je me souviens de ta gueule, quand j’étais gamin, dans les holos. Mais pourquoi qu’tu voulais planquer ton or dans ce coin paumé alors que le ciel est en train de nous tomber sur la tête, consul ?
— Nous voulions le mettre à l’abri… dans la forteresse de Chronos, explique le consul, en s’efforçant de parler sans paraître trop excité.
Chaque seconde de sursis le remplit d’allégresse, mais il se demande bien pourquoi. Tu étais fatigué de vivre. Tu voulais mourir. Mais pas comme ça. Pas au moment où Rachel, Sol et les autres ont besoin de son aide.
— Plusieurs des citoyens les plus riches d’Hypérion étaient dans la combine, reprend-il. Les autorités nous ont refusé le droit de transférer le magot. Nous avons donc décidé de le mettre à l’abri dans les coffres de la forteresse de Chronos, qui se trouve au nord de la Chaîne Bridée. C’est moi qui étais chargé de le convoyer. En échange d’un pourcentage, bien sûr.
— Il est complètement sonné ! s’exclame l’homme au poignard. Toute cette zone appartient au gritche !
Le consul baisse la tête. Il n’a pas grand mal à simuler la fatigue et le sentiment d’échec de tous ses projets.
— Nous n’avons pas tardé à nous en apercevoir, en effet. L’équipage d’androïdes a déserté la semaine dernière. Plusieurs des passagers ont été tués par le gritche. Moi-même, j’ai pu redescendre le fleuve tout seul.
— Il raconte des conneries ! fait l’homme au poignard, avec la même lueur morbide dans le regard.
— Tais-toi, lui dit son compagnon.
Il assène une gifle violente au consul.
— Où est-il en ce moment, ton soi-disant bateau chargé d’or ?
Le consul sent le goût du sang sur sa lèvre.
— En amont. Mais pas sur le fleuve. Il est caché dans l’un des affluents.
— Je vois, fait l’homme au poignard.
Il place le zérolame à plat contre la nuque du consul. Il n’a pas besoin d’accomplir un grand mouvement pour lui ouvrir la gorge. Il lui suffit de faire pivoter le poignard d’un quart de tour.
— Je dis que c’est des conneries, reprend-il. Et qu’on est en train de perdre notre temps.
— Attends un peu, lui dit l’autre. À quelle distance en amont ? Le consul se remémore les affluents qu’il a croisés durant les heures précédentes. La nuit est en train de tomber. Le soleil va plonger derrière la ligne d’arbres qui marque l’horizon ouest.
— Un peu plus haut que les écluses de Karla, murmure-t-il.
— Pourquoi qu’tu descendais le fleuve avec ton joujou au lieu d’être là-bas ?
— J’allais chercher de l’aide.
L’effet de l’adrénaline a cessé de se faire sentir. Il se trouve maintenant dans un état d’épuisement proche du désespoir.
— Il y avait trop de… trop de bandits le long de la rive. C’était trop risqué de continuer avec la barge. Le tapis hawking me semblait plus… plus sûr.
Celui qui s’appelle Cheez éclate de rire.
— Range ta lame, Obem. Heureusement qu’on passait justement par là, hein ?
Obem bondit sur ses pieds. Le zérolame est toujours dans sa main, mais il est maintenant pointé sur son partenaire.
— T’es complètement pété, ou quoi ? T’as de la merde entre les oreilles ? Tu vois pas qu’il raconte n’importe quoi pour pas faire le grand voyage en tapis volant ?
Cheez ne sourcille pas. Il ne fait pas un seul pas en arrière.
— D’accord. Il raconte peut-être des histoires. Mais qu’est-ce que ça peut foutre, hein ? Les écluses, elles sont à moins d’une demi-journée de marche, et de toute façon on comptait pas rester ici, hein ? Maintenant, s’il n’y a pas de bateau et pas d’or, tu le saignes lentement, pendu par les chevilles, d’accord ? Et si l’or est là, tu feras quand même le boulot, mais on sera riches. C’est vu ?
Obem oscille quelques secondes entre rage et raison. Puis il pivote d’un quart de tour sur les talons et lacère violemment de son zérolame le tronc d’un néville sur huit centimètres de profondeur. Il a le temps de se retourner et de s’accroupir de nouveau devant le consul avant que la gravité n’informe l’arbre qu’il a été sectionné et le fasse basculer en arrière au bord du fleuve dans un grand bruit de branches froissées. Puis Obem agrippe le consul par le devant encore mouillé de sa chemise.
— On va bien voir s’il y a quelque chose de vrai dans tout ça, consul. Mais dis un mot, essaie de courir, fais un seul faux pas et je te coupe un doigt ou une oreille rien que pour m’entraîner, tu saisis ?
Le consul, délivré, se remet avec peine sur ses pieds. Les trois hommes s’enfoncent sous le couvert des buissons et des branches basses, le consul à trois mètres derrière Cheez et à la même distance devant Obem, refaisant péniblement le chemin qu’il a parcouru en tapis hawking, s’éloignant de la capitale et du vaisseau qui, seul, lui aurait peut-être permis de sauver Sol et Rachel.
Une heure passe. Le consul essaie désespérément de trouver une manière habile de s’en tirer lorsqu’ils atteindront l’affluent et que la barge ne sera pas au rendez-vous. Plusieurs fois, Cheez leur fait signe de s’arrêter et de se cacher lorsqu’il entend un bruit, le froissement d’ailes des somptueuses diaphanes dans les arbres ou quelque chose qui trouble le silence du fleuve, par exemple. Mais il n’y a aucun signe de présence humaine. Aucune aide extérieure à espérer. Le consul se souvient des bâtiments calcinés qui bordaient le fleuve, des huttes abandonnées et des quais déserts. La peur du gritche, la peur de tomber entre les mains des Extros après l’évacuation, des mois de pillage par des éléments incontrôlés des forces territoriales, tout cela a transformé la région en un no man’s land absolu. Le consul imagine plusieurs prétextes pour gagner du temps, mais il les abandonne l’un après l’autre. Son seul espoir est qu’ils s’approcheront suffisamment des écluses pour qu’il tente un plongeon dans les eaux bouillonnantes, malgré ses mains liées dans le dos, et se laisse emporter par le courant jusqu’aux petites îles où il pourra essayer de se cacher.