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L’ennui, c’est qu’il se sent trop fatigué pour nager, même avec les mains libres. Et il offrira une cible trop facile aux deux hommes, même s’il prend dix minutes d’avance parmi les troncs charriés par le courant ou les rochers qui parsèment le fleuve. Il est trop las pour jouer au plus malin, trop vieux pour être courageux. Il pense à sa femme et à son fils, morts depuis tant d’années dans les bombardements de Bressia, assassinés par des hommes aussi dépourvus d’honneur que ces deux créatures. La seule chose qu’il regrette, c’est d’avoir renié sa parole pour venir en aide aux autres pèlerins. Cela, et aussi le fait qu’il ne connaîtra jamais leur sort final.

Derrière lui, Obem crache avec mépris.

— Y en a marre, Cheez. Tu crois pas qu’on ferait mieux de le pendre par les pieds et de le saigner tout doucement jusqu’à ce qu’il devienne plus causant ? Pas la peine de s’encombrer de lui pour aller jusqu’à cette foutue barge, si elle est là où il dit.

Cheez se retourne, essuie la sueur de son front, regarde le consul d’un air spéculateur, et grogne :

— Tu as peut-être raison. Mais ne l’abîme pas trop, qu’il puisse parler jusqu’à la fin, hein ?

— T’inquiète pas, fait Obem avec un rictus en sortant son zérolame.

— NE BOUGEZ PLUS ! tonne une voix venue d’en haut.

Le consul se laisse tomber à genoux. Les bandits des ex-forces territoriales braquent leurs armes avec la dextérité que confère une longue habitude. Il y a un grand froissement de branches, un vrombissement et beaucoup de poussière soulevée autour d’eux. Le consul lève la tête juste à temps pour voir le ciel nuageux se troubler comme si une masse invisible était présente au-dessus d’eux, en train de descendre lentement. Cheez lève son fusil à fléchettes tandis qu’Obem pointe son lance-grenades. Mais ils tombent tous les trois en avant, non pas comme des soldats fauchés par le tir ennemi, ni comme des victimes d’un effet de souffle provoqué par quelque force balistique inconnue, mais comme l’arbre abattu par Obem un peu plus tôt.

Le consul se retrouve le nez dans la poussière et les petits cailloux, sans ciller, incapable de bouger même les paupières.

Un neuro-étourdisseur, se dit-il malgré l’état de ses synapses devenues aussi inertes qu’un bloc de graisse usagée. Un mini-cyclone se forme tandis que quelque chose de gros et d’invisible descend se poser à proximité des trois corps en soulevant la poussière de la rive du fleuve. Le consul entend une porte qui s’ouvre et perçoit le cliquetis des turbines des répulseurs qui descendent au-dessous du seuil de sustentation. Il ne peut toujours pas bouger les paupières, et encore moins relever la tête. Sa vision est limitée à quelques cailloux, un monticule de sable, une petite forêt de brins d’herbe et une fourmi-architecte qui semble énorme à cette distance et qui paraît manifester un subit intérêt pour l’œil humide, quoique non balayé par la paupière, du consul. La fourmi modifie sa route pour traverser les quelque cinquante centimètres qui la séparent de sa proie luisante. Le consul prie pour que les pas qu’il entend derrière lui se rapprochent vite, très vite.

Des mains le soulèvent aux aisselles. Une voix grogne, familière mais tendue :

— Bon sang ! Il a pris du poids !

Les talons du consul raclent la poussière, heurtent au passage les doigts déjà agités de spasmes de Cheez, à moins qu’il ne s’agisse de ceux d’Obem. Le consul, lui, ne peut même pas bouger les yeux pour regarder leurs visages. Il ne peut pas non plus apercevoir ses sauveteurs jusqu’à ce qu’il soit hissé, avec force jurons tout près de son oreille, jusqu’à l’entrée ovale du glisseur décamouflé, puis déposé sur l’un des sièges inclinés d’où se dégage une moëlleuse odeur de cuir.

Le gouverneur général Théo Lane apparaît dans le champ de vision du consul. Ses traits sont ceux d’un jeune garçon, déformés de manière légèrement démoniaque tandis que la porte se referme et que les lumières rougeâtres de l’intérieur lui éclairent le visage. Il se penche pour attacher le harnais du consul.

— Navré d’avoir dû vous paralyser en même temps que les deux autres, dit-il.

Il prend place dans son fauteuil, attache son propre harnais et empoigne le manche universel. Le consul sent le glisseur frémir sous lui, puis se soulever. Il reste stationnaire quelques secondes avant de s’incliner sur la gauche comme une assiette montée sur des roulements sans friction.

— Je n’avais pas le choix, explique Théo, dont la voix couvre à peine les bruits de l’habitacle. Les seules armes que ces engins ont le droit d’embarquer sont des étourdisseurs anti-émeutes. Le plus simple était d’arroser tout le monde d’une dose minimale, puis de vous tirer de là en vitesse.

Il remonte ses lunettes archaïques sur son nez d’un geste que le consul connaît bien, puis sourit de toutes ses dents en murmurant :

— Comme disaient les anciens mercenaires : « On tire dans le tas, Dieu se débrouillera pour y retrouver les siens. »

Le consul réussit à bouger suffisamment la langue pour émettre un bruit et baver légèrement sur sa joue et sur le siège en cuir.

— Détendez-vous, lui dit Théo en reportant son attention sur ses instruments de pilotage et sur la vue à l’extérieur. Dans deux ou trois minutes, vous pourrez parler normalement. Nous sommes pour l’instant à basse altitude. Dans dix minutes, nous aurons regagné Keats. Vous avez de la veine, monsieur, ajoute-t-il en se retournant pour regarder le consul. Vous deviez être un peu déshydraté. Les deux autres ont pissé sur eux dès que l’étourdisseur les a touchés. C’est une arme très humaine, mais un peu embarrassante quand on n’a pas de pantalon de rechange.

Le consul voudrait donner son opinion sur cette arme « humaine », mais pas un seul mot articulé ne sort de sa gorge insensible.

— Patience, encore deux minutes, lui dit Théo en se penchant pour lui essuyer la joue avec un mouchoir. Mais je vous avertis, ce n’est pas très agréable quand les effets de l’étourdisseur se dissipent.

À cet instant précis, quelqu’un enfonce plusieurs milliers d’épingles et d’aiguilles dans le corps du consul.

— Comment avez-vous fait pour me repérer ? interroge le diplomate.

Ils se trouvent à quelques kilomètres de la capitale, toujours au-dessus du fleuve Hoolie. Il peut maintenant s’asseoir, et ses mots sont plus ou moins intelligibles, mais il est heureux de n’être pas obligé de se lever et de marcher tout de suite.

— Pardon ? lui demande Théo.

— Comment avez-vous fait pour retrouver ma trace ? Comment saviez-vous que je revenais par le fleuve ?

— La Présidente m’a mis au courant par mégatrans. Message ultrasecret, à détruire aussitôt lu.

— Gladstone ? s’étonne le consul, qui remue désespérément les doigts pour essayer de leur redonner un peu de vie. Comment Gladstone pouvait-elle savoir que j’avais des ennuis ? J’ai laissé le persoc de ma grand-mère Siri dans la vallée pour pouvoir contacter les autres pèlerins dès que j’aurais récupéré mon vaisseau. Qui a pu l’avertir ?

— Je l’ignore, monsieur. Mais elle nous a indiqué l’endroit avec précision. Elle nous a dit que vous aviez des problèmes avec votre tapis hawking et que vous veniez de vous écraser dans le fleuve.

Le consul secoue la tête d’un air incrédule.

— Cette femme possède des capacités de ressource étonnantes, Théo.

— Oui, monsieur.

Le consul jette un coup d’œil à son ami. Théo Lane est gouverneur général d’Hypérion depuis plus d’une année locale, mais les vieilles habitudes ont la peau dure, et le « monsieur » est dû aux sept années durant lesquelles Théo a servi comme adjoint sous ses ordres. La dernière fois qu’il a rencontré le jeune homme (plus tout jeune, à présent, se dit-il en observant les rides de responsabilité qui lui creusent le front), Théo était furieux qu’il n’accepte pas de prendre le poste de gouverneur général à sa place. C’était un peu plus d’une semaine auparavant. Une véritable éternité.