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— Au fait, articule le consul en prenant bien soin de détacher ses mots, je crois que je vous dois des remerciements, Théo.

Le gouverneur général hoche la tête, apparemment perdu dans ses pensées. Il ne demande pas au consul ce qu’il a vu dans les montagnes du Nord, ni quel a été le sort des autres pèlerins. Au-dessous d’eux, le fleuve Hoolie suit son cours méandreux vers la capitale. Un peu plus loin, il est encaissé entre des parois de granite qui brillent doucement sous les feux du couchant tandis que les buissons bleus ondoient sous la brise.

— Comment avez-vous trouvé le temps de participer en personne à ma recherche, Théo ? demande le consul. La situation sur Hypérion doit tenir de la pure folie.

— C’est exact, fait Théo en commandant à l’autopilote de prendre la suite des opérations et en se tournant pour regarder le consul dans les yeux. Il ne reste plus que quelques heures – peut-être quelques minutes – avant l’invasion des Extros.

— Invasion ? répète le consul en battant des paupières. Vous voulez dire qu’ils vont descendre occuper cette planète ?

— Oui.

— Mais la flotte de l’Hégémonie…

— Elle est dans un état de confusion totale. C’est à peine si elle s’est défendue avant que le Retz ne soit envahi.

— Le Retz !

— Des systèmes entiers sont tombés dans les mains des Extros. D’autres sont menacés dans les heures qui viennent. La Force a ordonné le repli général à travers les terminaux militaires distrans, mais, de toute évidence, les vaisseaux prisonniers des systèmes ont eu du mal à se désengager. Personne ne songe à me fournir des détails. Il est clair, cependant, que les Extros ont les mains libres partout, à l’exception d’un périmètre défensif que la Force a mis en place autour des sphères de singularité et des terminaux.

— Et le port spatial ? demande le consul, qui songe à son magnifique vaisseau peut-être réduit à l’état de carcasse fumante.

— Il n’a pas encore été attaqué. La Force est cependant en train de retirer ses vaisseaux de descente et d’approvisionnement aussi rapidement que possible. Elle a laissé derrière elle un détachement de marines, plutôt symbolique, à vrai dire.

— Où en est l’évacuation ?

Théo se met à rire. C’est le rire le plus amer que le consul ait jamais entendu chez son ex-adjoint.

— L’évacuation consistera sans doute à entasser le plus possible de personnalités et de diplomates dans le dernier vaisseau de descente qui quittera la planète.

— Ils ont renoncé à essayer de sauver la population d’Hypérion ?

— Ils sont incapables de sauver leurs propres ressortissants. D’après les rumeurs qui filtrent par mégatrans parmi les ambassadeurs, Gladstone aurait décidé d’abandonner tous les mondes menacés du Retz pour permettre à la Force de se regrouper et de constituer de nouvelles défenses en deux ans tandis que le déficit de temps des essaims continue de s’accroître.

— Mon Dieu, murmure le consul.

Il a passé presque toute sa vie à représenter l’Hégémonie et à comploter pour causer sa chute afin de venger sa grand-mère et… rétablir le mode de vie de son époque. Mais l’idée que tout cela est en train de se réaliser aujourd’hui…

— Et le gritche ? demande-t-il soudain.

Il aperçoit les bâtiments gris et bas de la capitale, à deux ou trois kilomètres de là. Le soleil baigne encore les collines et une partie du fleuve, comme s’il voulait leur donner sa bénédiction avant la nuit.

— On en parle encore de temps en temps, répond Théo en secouant la tête, mais les Extros lui ont pris la vedette pour ce qui est des bruits de panique.

— Il n’est tout de même pas allé dans le Retz ? Je veux parler du gritche.

Le gouverneur général se tourne vivement vers le consul.

— Dans le Retz ? Comment pourrait-il se trouver dans le Retz ? Aucun terminal distrans n’a été autorisé sur Hypérion. La présence du gritche n’a d’ailleurs jamais été signalée à proximité de Keats, d’Endymion ou de Port-Romance. Dans aucun centre important, en fait.

Le consul ne dit rien. Mais il pense : Mon Dieu ! Ma trahison n’aura servi à rien. J’ai vendu mon âme pour ouvrir les Tombeaux du Temps, mais ce ne sera pas le gritche qui causera la chute du Retz… Ce seront les Extros ! Ils nous manipulaient depuis le début ! Ma trahison faisait partie de leurs plans !

— Écoutez-moi bien, lui dit Théo d’une voix rauque en lui saisissant brusquement le poignet. La raison pour laquelle Gladstone m’a ordonné de tout laisser tomber pour aller vous récupérer est qu’elle a levé la quarantaine qui pesait sur votre vaisseau…

— Splendide ! fait le consul. Je vais pouvoir…

— Écoutez-moi, vous dis-je ! Vous n’allez pas retourner dans la vallée des Tombeaux du Temps. Elle veut que vous évitiez les périmètres occupés par la Force, et que vous parcouriez le système jusqu’à ce que tombiez sur des éléments de l’Essaim.

— L’Essaim ? Pourquoi ferais-je une…

— La Présidente vous demande de négocier avec eux. Ils vous connaissent. Elle a pu les prévenir, d’une manière ou d’une autre, de votre arrivée. Elle pense qu’ils vous laisseront approcher… sans détruire votre vaisseau. Mais elle n’a pas encore reçu confirmation de leur acceptation. La mission est risquée.

Le consul se redresse dans son fauteuil en cuir. Il a l’impression d’avoir reçu une nouvelle décharge d’étourdisseur.

— Négocier ? Qu’est-ce qu’il y a à négocier encore ?

— Elle dit qu’elle vous contactera par l’intermédiaire de votre mégatrans lorsque vous aurez quitté Hypérion. Il n’y a plus de temps à perdre. Vous devez partir aujourd’hui même, avant que les mondes de la première vague ne tombent entre les mains des Extros.

Le consul comprend ce que Théo entend par « mondes de la première vague », mais il n’ose pas demander si sa planète bien-aimée, Alliance-Maui, fait partie de la liste. Peut-être, songe-t-il, serait-ce mieux ainsi.

— C’est impossible, murmure-t-il. Je dois retourner dans la vallée.

— Elle ne vous y autorisera pas, fait Théo en remontant ses lunettes.

— Et comment m’en empêchera-t-elle ? demande le consul en souriant. En abattant mon vaisseau ?

— Je l’ignore. Mais c’est ce qu’elle a dit. N’oubliez pas, ajoute-t-il en fronçant les sourcils d’un air sincèrement inquiet, que la Force a toujours des vaisseaux-torches et des chasseurs en orbite, pour escorter les derniers vaisseaux de descente.

— Très bien, fait le consul sans cesser de sourire. Qu’ils essaient de m’abattre. Il y a au moins deux siècles, de toute manière, qu’aucun vaisseau habité n’a pu se poser dans la vallée des Tombeaux du Temps. Ou, plutôt, ils se posent intacts, mais leur équipage disparaît aussitôt. Avant qu’ils n’aient ma peau, je serai épinglé aux branches de l’arbre du gritche.

Il ferme les yeux, un instant, et imagine son vaisseau en train de se poser, vide, dans la plaine au nord de la vallée. Il imagine Sol, Duré et les autres, miraculeusement revenus, courant s’abriter à bord, sauvant Het Masteen et Brawne Lamia grâce aux installations chirurgicales, et mettant la petite Rachel dans une chambre cryotechnique.