Le gritche fonça sur lui.
Kassad lança son pied une fois, deux fois, visant la surface lisse de la carapace de chrome, juste au-dessous du piquant de la poitrine. Il atteignit son but. C’était comme s’il avait donné un coup de pied contre la coque d’un vaisseau-torche, mais le gritche sembla vaciller, et même reculer.
Kassad fit un pas en avant, assura son assise et frappa deux fois de suite à l’endroit où aurait dû se trouver le cœur de la créature. Son coup de poing aurait pu fracasser un mur de céramique durcie. Ignorant la douleur à son poignet, il pivota sur lui-même et asséna au monstre, en plein museau, juste au-dessus des dents, un coup terrible du talon de la main. N’importe quel humain aurait entendu les os de son nez se briser et senti l’explosion de cartilage remonter jusqu’à son cerveau.
Le gritche voulut happer le poignet de Kassad, manqua son coup et lança ses quatre mains vers les épaules et la tête de son adversaire.
Haletant, la sueur et le sang jaillissant à flots sous l’armure de vif-argent, Kassad pivota de gauche à droite une fois, deux fois, et accompagna le mouvement d’une manchette meurtrière sur la nuque courte de la créature. Le bruit de l’impact résonna dans la vallée figée comme le bruit d’une cognée lancée de plusieurs kilomètres de haut vers le cœur d’un séquoia de métal.
Le gritche tomba en avant, puis roula sur le dos comme un crustacé à la carapace d’acier.
Il l’avait terrassé !
Kassad fit un pas en avant, les genoux toujours fléchis, sur ses gardes, mais pas suffisamment. Le pied blindé du gritche, ou encore une griffe ou un foutu piquant, faucha la cheville de Kassad et lui fit presque perdre son équilibre.
Il sentit cruellement la douleur. Son tendon d’Achille avait été sectionné. Il essaya de rouler sur le côté, mais la créature s’était relevée et se jetait sur lui, tous ses piquants et toutes ses lames convergeant vers ses yeux, son visage et sa cage thoracique. Grimaçant de douleur, replié sur lui-même dans un vain effort pour projeter le monstre loin de lui, Kassad parvint à bloquer quelques coups, sauva ses yeux et sentit plusieurs lames s’enfoncer dans ses avant-bras, son thorax et son abdomen.
Le gritche était au-dessus de lui, la gueule ouverte. Kassad apercevait les rangées de dents de métal qui garnissaient la caverne rouge qui servait de bouche au monstre. Tout était teinté de rouge à travers sa vision déjà mêlée de sang.
Il réussit à insérer le talon de sa main droite sous la mâchoire du monstre et essaya de faire pression sur elle. C’était comme s’il essayait de soulever une montagne de lames d’acier sans avoir un bon point d’appui. Pendant ce temps, les bistouris du gritche continuaient de lui labourer les chairs. Le monstre ouvrit de nouveau la gueule et pencha la tête jusqu’à ce que le champ de vision de Kassad ne soit rempli, d’une oreille à l’autre, que de rangées de dents. La créature n’avait pas d’haleine, mais la chaleur de sa fournaise intérieure avait une odeur de soufre et de limaille d’acier portée à haute température. Kassad ne possédait plus aucune défense. Lorsque le monstre refermerait sa gueule, il lui entamerait la chair du visage jusqu’à l’os.
Soudain, Monéta apparut, hurlante dans ce lieu où le son ne portait pas, enfonçant dans les yeux à facette du monstre ses doigts recourbés comme des griffes, les pieds fermement plantés dans le dos du gritche, au-dessous de l’épine, le tirant en arrière de toutes ses forces.
Les bras du monstre frappèrent en arrière, articulés comme ceux d’un crabe de cauchemar. Les lames fauchèrent Monéta, qui lâcha prise, mais pas avant que Kassad ne pût se libérer, ignorant la douleur, pour se relever et entraîner la fille un peu plus loin, à travers les sables et la roche figée.
Un instant, leurs combinaisons fusionnèrent, comme lorsqu’ils avaient fait l’amour. Il sentit sa chair contre la sienne, son sang et sa sueur contre les siens. Les battements de leurs deux cœurs étaient confondus.
Tue-le, souffla Monéta, dont la douleur était audible même en mode subvocal.
Je fais ce que je peux. Je fais ce que je peux.
Le gritche s’était relevé. Trois mètres d’acier chromé et de lames couvertes du sang et de la douleur des hommes. Il ne semblait souffrir d’aucun dommage majeur. Le sang de quelqu’un d’autre coulait en étroits ruisseaux le long de ses poignets et de sa carapace. Son rictus sans âme semblait plus large que précédemment.
Kassad sépara son armure de celle de Monéta. Il la posa doucement sur un rocher, bien qu’il se sût plus touché qu’elle. Mais ce n’était pas son combat à elle. Pas encore.
Il s’interposa entre celle qu’il aimait et le gritche.
Il hésita. Un murmure faible mais d’intensité croissante parvenait à ses oreilles, comme la marée qui monte à l’assaut d’un rivage invisible. Il leva les yeux, sans toutefois perdre de vue le gritche qui avançait lentement, et se rendit compte que la rumeur provenait de l’arbre aux épines qui se trouvait au loin derrière le monstre. Les malheureux qui y étaient empalés et qui formaient sur les branches de petites taches colorées ne gémissaient plus sur le même registre de douleur que précédemment. Ils étaient en train de lui faire une ovation à leur manière.
Il reporta son attention sur le gritche, qui opérait un mouvement tournant. Il sentait la douleur et la faiblesse s’installer dans son talon cruellement entaillé. Son pied droit était devenu inutile, incapable de porter son poids. Il se servit du pied gauche et de la main appuyée sur le rocher pour pivoter en même temps que le monstre de manière à protéger Monéta.
La rumeur lointaine s’arrêta, comme une respiration retenue.
Le gritche cessa d’être là où il était pour se trouver sur Kassad, les bras refermant déjà leur étreinte mortelle, les lames et les piquants s’enfonçant déjà dans ses chairs. Les yeux du monstre semblaient émettre leur propre lumière. Ses mâchoires s’ouvrirent de nouveau.
Kassad lança un cri de rage et de défi, et frappa de toutes ses forces.
Le père Paul Duré franchit sans incident la Porte du Pape et se retrouva sur le Bosquet de Dieu. Quittant la pénombre chargée d’encens des appartements pontificaux, il eut du mal à s’adapter à la riche lumière diffusée par un ciel citron au-dessus d’un paysage de verdure éclatante.
Les Templiers l’attendaient tandis qu’il émergeait du terminal distrans privé. Il voyait le bord de la plate-forme en bois de vort à cinq mètres de lui sur la droite. Au-delà, il n’y avait plus rien. Ou, plutôt, il y avait toute la voûte feuillue du Bosquet de Dieu, qui s’étendait jusqu’à l’horizon de la planète. Le sommet des arbres miroitait comme la surface d’un océan. Duré savait qu’il se trouvait au sommet de l’Arbre-monde, le plus haut et le plus sacré de tous les arbres que les Templiers vénéraient.
Ceux qui étaient venus l’accueillir comptaient parmi les plus importants dans la hiérarchie complexe de la Fraternité du Muir. Ils ne lui servirent cependant, pour le moment, que de guides. Ils le conduisirent à un ascenseur entouré de lianes et de plantes grimpantes, qui s’éleva vers des niveaux où peu de non-Templiers avaient eu accès dans le passé. Puis ils suivirent une passerelle qui débouchait sur un escalier bordé d’une rampe sculptée dans un magnifique bois de muir. Ils grimpèrent en spirale autour d’un tronc dont le diamètre allait en diminuant, de deux cents mètres à la base jusqu’à moins de huit mètres dans les sommets où ils se trouvaient. La plate-forme en bois de vort était exquisément ouvragée. Les rampes formaient de délicates arabesques de lianes sculptées à la main. Les piliers et balustrades s’ornaient de têtes de gnomes, lutins et autres esprits des bois. La table et les fauteuils dont le père Duré s’approchait maintenant étaient sculptés d’une seule pièce avec la plate-forme circulaire.